Par Dominique Sopo, président de SOS Racisme publié le 15 juin 2025 dans le Nouvel Obs
Le 29 mai dernier dans le Gers, Lyhanna, 11 ans, était séquestrée et tuée alors qu’elle sortait de son collège à Fleurance. A l’horreur de ce crime commis sur une enfant se sont ajoutées la stupéfaction et la colère à mesure que de lourds dysfonctionnements institutionnels étaient révélés.
Le suspect, Jérôme Barella, a en effet laissé de nombreuses traces de son activité pédocriminelle à partir de 2017, date à laquelle un premier signalement est effectué à son endroit auprès de la gendarmerie. Quelques mois avant le meurtre de Lyhanna, Jérôme Barella était visé par une plainte pour des viols survenus en 2024 et 2025 sur Rosa, une fillette de 10 ans. Déposée en août 2025 par la mère de la victime présumée, la plainte s’est noyée. Il a en effet fallu cinq mois avant que le parquet d’Auch ne demande que le suspect soit auditionné, ce qu’il ne sera finalement pas.
Au sein des institutions ou des personnes qui ont incarné les institutions, trois réactions se dessinent.
Une réaction empreinte de dignité incarnée par Hubert Bonneau. En effet, le directeur général de la gendarmerie nationale, sans chercher à se défausser, reconnaît un échec dans le traitement de la plainte déposée par la mère de la petite Rosa.
La deuxième réaction est celle adoptée par le gouvernement : l’échec est reconnu (compliqué de faire autrement…), une contrition est exprimée mais une logique de déresponsabilisation se met en place par une tentative brutale de rejeter l’essentiel de la responsabilité sur des magistrats défaillants. Ainsi, le 5 juin dernier, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, se dit « furieux », reconnaît « un immense échec » et présente ses excuses à la famille. Mais, dans le même temps, il oriente l’opinion publique vers la recherche de responsabilités individuelles de magistrats comme source première d’explication du drame qui a emporté Lyhanna. Et ceci sans s’attarder sur le fait que, sur les 120 circulaires de politique pénale édictées en 2025 et 2026, la place des violences sexuelles faites aux enfants n’y occupe qu’une place marginale, au détriment de l’actualité et du narcotrafic comme l’a documenté Médiapart.
Et puis, il y a la troisième réaction, incarnée par Bruno Retailleau. C’est la réaction de l’indignité. Pour rappel, Bruno Retailleau a été ministre de l’Intérieur du 21 septembre 2024 au 12 octobre 2025. La plainte non traitée de la mère de la petite Rosa a donc été déposée lorsqu’il était ministre de l’Intérieur et, à ce titre, responsable de la police nationale et de la gendarmerie nationale. Nous pourrions nous attendre que Bruno Retailleau mette sa tête dans le sable. Mais, né avant la honte, l’ancien ministre de l’Intérieur et candidat à la prochaine élection présidentielle pérore sur les plateaux de télévision. Les propositions fusent, sans que les journalistes qui l’accueillent ne s’attardent trop sur sa responsabilité d’ancien ministre. De façon à peine subliminale, Bruno Retailleau nous rejoue la partition des juges rouges qu’il faudrait sanctionner pour leur laxisme. En effet, le même qui surjoue le citoyen outragé lorsqu’est évoquée la nécessaire réforme de l’IGPN dont les défaillances sont solidement documentées propose d’instaurer une « Cour disciplinaire » pour remplacer un Conseil Supérieur de la Magistrature qu’il juge « trop corporatiste ».
Poursuivant l’énonciation de ses propositions, Bruno Retailleau propose une « castration chimique obligatoire ». Il importe peu à Bruno Retailleau que cette mesure soit ou non efficace en matière de lutte contre la pédocriminalité. Il se trouve d’ailleurs que cette mesure est à elle seule inefficace. Comme le rappelait récemment Walter Albardier, psychiatre et président du Centre ressources pour intervenants auprès d’auteurs de violences sexuelles (Criavs) d’Ile-de-France. « la très grande majorité des actes pédocriminels n’ont pas grand-chose à voir avec la sexualité mais avec la violence et la destructivité ». Le viol du jeune Enis en 2005 par un pédocriminel soumis à une castration chimique est l’une des tragiques illustrations de l’inanité de ces solutions magiques.
« Le peuple français est en colère et demande des comptes », a asséné crânement Bruno Retailleau. C’est sans doute pour que « le peuple français en colère » oublie les responsabilités de l’ancien ministre de l’Intérieur que celui-ci tourbillonne ces derniers jours, signalant au demeurant son incompétence par l’alignement de mesures démagogiques sans effet significatif sur la pédocriminalité et par le silence sur les inflexions nécessaires à apporter à la politique publique : le renforcement des moyens de la Justice, le vote d’une « loi intégrale » contre les violences sexuelles sur les femmes et les mineurs portée par la députée Céline Thiébault-Martinez sur le modèle de la loi LOPIVI adoptée par l’Espagne en 2021 ou encore la prise à bras-le-corps de la question de la santé mentale.
Alors que la police, la gendarmerie et la justice ont à traiter 70.000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs, l’agenda aux relents racistes porté par Bruno Retailleau lors de son passage au ministère de l’Intérieur pose bien évidemment la question de sa responsabilité morale dans la banalisation de la parole et des actes racistes dans notre pays. Mais elle interroge également sa responsabilité dans les crimes que son activisme a contribué à laisser dans l’ombre de la politique publique.
Que l’on juge d’ailleurs les priorités déclinées jusqu’à la nausée par Bruno Retailleau lorsqu’il était ministre de l’Intérieur : diatribes anti-voile (« A bas le voile ! ») camouflant mal une haine de l’Islam et des musulmans, discours répétés sur le lien entre immigration et délinquance, exploitation sordide du meurtre de la jeune Philippine par une personne sous OQTF au détriment d’une réflexion sur la santé mentale, déploiement d’un plan pour augmenter le nombre d’expulsions de personnes soumises à une OQTF non sans avoir édicté une circulaire faisant exploser le nombre d’OQTF, guerre obsessionnelle contre l’Algérie… Voici ce qu’ont été les priorités du ministre Retailleau en prolongement de ses marottes de sénateur LR. Depuis son passage à Beauvau, ses propositions restent dans le même registre. Un mois avant le meurtre de Lyhanna, Bruno Retailleau, en déplacement dans le quartier Pablo Picasso à Nanterre en tant que candidat à l’élection présidentielle, participait à un cirque dont la malveillance était à peine camouflée : il s’agissait cette fois-ci de présenter un « plan d’urgence anti-trafics » prévoyant de boucler 24 heures sur 24 les quartiers « gangrénés par le trafic de drogue » pour faire face « à la submersion de poudre blanche ».
Ce monsieur a été ministre, c’est-à-dire le responsable d’une administration. Sous sa responsabilité, de graves dysfonctionnements ont eu lieu. Loin de les empêcher, de les repérer ou même de s’en soucier, Bruno Retailleau a contribué à les invisibiliser et à en détourner l’attention par un agenda aux relents racistes. Le poison du racisme ne s’enferme pas dans une fiole que l’on utilise à sa guise. Il est une substance qui finit toujours par produire des effets – parfois les plus inattendus – dans l’espace où quelques apprentis-sorciers manipulent ce sinistre breuvage.