Tribune – Lolita n’existe pas, Hamza non plus

Par Dominique Sopo, président de SOS Racisme, publiée dans le Nouvel Obs le 13 juillet 2026.

Dans le célèbre roman de Nabokov, Humbert Humbert se livre à une longue confession sur son amour pour Dolorès Haze, une jeune adolescente surnommée Lolita à laquelle il attribue l’initiative d’une séduction qui amènera les deux protagonistes à avoir des relations sexuelles.

Face à un roman parfois incompris, Nabokov dira explicitement qu’il n’y a pas de « nymphettes », sauf dans le regard malade d’Humbert Humbert.

Autrement dit, Lolita n’existe pas. Ou, si elle existe, elle n’est pas Dolorès Haze, mais le seul fruit de ce que projette Humbert Humbert sur cette jeune fille, projection qui lui permet de présenter des viols en passion partagée.

Ca n’est pas dans un roman mais dans la vie réelle que, ces derniers jours, des regards portés sur un enfant ont justifié d’autres formes de violences, en l’espèce le racisme, en tentant parfois de les camoufler derrière une réflexion sur la bonne éducation.

C’est ainsi qu’est née une séquence confinant au délire : celle qui, hors de toute déontologie, a conduit des médias à consacrer des heures d’émission à un jeune garçon de 14 ans connu sous le sobriquet d’« Hamza la douane » et qui a mené de nombreux internautes à s’époumoner sur le comportement dudit garçon.

Les faits initiaux : en pleine canicule sur le canal Saint-Martin à Paris, un garçon turbulent s’amuse à mouiller des passants avec un pistolet à eau et publie ses actions sur les réseaux sociaux où il acquiert une certaine notoriété. Parfois, il demande deux euros aux cyclistes (d’où le surnom d’ « Hamza la douane ») sous peine de mouiller ceux qui refusent. Il est également l’objet d’une accusation de vol de portable (a priori non démontrée à ce stade).

Le délire commence lorsque « Hamza la douane » cesse d’être un individu singulier, avec sa jeunesse et la réalité de ses actes, pour se transformer en symbole médiatique de l’Arabe dont il faut prémunir le pays.

Ce délire n’est pas une phase spontanée. Il naît des vieilles peurs et des vieilles haines à l’endroit des Arabes dont les stéréotypes qui les frappent – venus notamment des Croisades, de la colonisation et de la guerre d’Algérie – les placent du côté de la violence, de la barbarie et du terrorisme. Plus circonstanciellement, la phase délirante est construite par des acteurs aisément identifiables : les médias réactionnaires et conservateurs qui ont fabriqué une actualité autour du cas du jeune Hamza, en sachant que la haine allait trouver un espace de circulation dans le cloaque qu’est devenu la plateforme X et dans les recoins de quelques autres réseaux sociaux. C’est ainsi que C News a présenté le jeune Hamza comme « la terreur du canal Saint-Martin ».

Cette actualité délirante autour du jeune Hamza ouvre deux opportunités.

La première opportunité, c’est celle de la revendication d’un droit à frapper les enfants. Il ne faut pas beaucoup chercher sur les réseaux sociaux pour trouver des commentaires de « braves gens » expliquant que, s’il n’en tenait qu’à eux, le jeune Hamza aurait reçu des claques ou une fessée. Rappelons que les mineurs sont des êtres de droit et, qu’à ce titre, les exactions corporelles ne sont pas autorisées à leur endroit. N’en déplaise à celles et ceux qui voudraient assouvir leurs fantasmes de domination sur des êtres d’autant plus dominables qu’ils sont généralement dépourvus de pouvoir de résistance ou de représailles.

Solidement articulée à la précédente, la deuxième opportunité, c’est celle de pouvoir exprimer le racisme, comme passion à assouvir si l’on se place au niveau de l’individu ou comme ordre social à réaffirmer si, ce qui nous intéresse davantage, l’on se place au niveau de la société. De nombreux propos tenus à l’endroit d’Hamza sont à cet égard significatifs. Hamza n’est en effet pas vu comme un être singulier âgé de 14 ans dont le destin est ouvert vers une infinie de possibilités. Il est, chez beaucoup trop de commentateurs, un individu dont les actes présents – affreusement tordus et gonflés – annoncent des actes futurs bien plus terrifiants. Ces prévisions découlent souvent ouvertement du racisme (Hamza est un « bicot », un « Arabe », un être à renvoyer « au bled », une « racaille »). Parfois, elles s’en défendent (« S’il s’était appelé Edouard, j’aurais réagi de la même façon » assurent des internautes qui n’ont évidemment aucun exemple à offrir au soutien de leur affirmation mais qui occultent ou minimisent les commentaires racistes qui visent un jeune de 14 ans). Mais elles puisent à la même source : l’Arabe ne peut échapper à son destin, sauf à le remettre constamment à sa place. Et puisque ce destin présage des jours funestes pour la société, tous les moyens sont bons pour le remettre à sa place dès une enfance ou une jeunesse qui ne sont plus des temps de l’innocence mais des périodes propices à dresser ou à châtier celui qui se montre récalcitrant au corset de civilité que la société pense devoir lui enfiler.

Quelques jours avant ce délire, SOS Racisme avait publié un communiqué de presse commémorant les trois ans de la mort de Nahel Merzouk à Nanterre à la suite d’un tir policier. Des masses de commentaires se portèrent immédiatement sous cette publication, se félicitant de la mort de Nahel avec un racisme à peine camouflé.

« Mais il s’agissait d’un délinquant ! » s’écrient les « braves gens ». « Non, il s’agissait d’un jeune dont la vie a été interrompue prématurément », répondons-nous à celles et ceux qui rêvent trop bruyamment d’une peine de mort par le fait à l’endroit des jeunes Arabes.

Poursuivons la réponse en rappelant que Toufik Ouanès, 9 ans, a été abattu à La Courneuve le 9 juillet 1983 par un voisin irascible qui trouvait que cet enfant faisait trop de bruit. Etait-il un délinquant ?

Terminons notre réponse en rappelant que la société qui tolère qu’un jeune de 14 ans qui joue avec un pistolet à eau puisse, du fait de ses origines, devenir un objet de haine est une société fort malade. Lolita n’existe pas, sauf dans le regard du pédophile. La « terreur du canal Saint-Martin » n’existe pas plus, sauf dans le regard du raciste.

Nous aurions pu clore notre propos en évoquant des œuvres cinématographiques appartenant au patrimoine national et qui posent un regard fort tendre sur une jeunesse turbulente, telles que Zéro de conduite de Jean Vigo, Les 400 coups de François Truffaut ou La guerre des boutons d’Yves Robert.

Mais puisque nous avons commencé notre propos avec Lolita de Nabokov, terminons-le en laissant parler Victor Hugo, un autre romancier qui, dans Les misérables, décrit ainsi l’enfant de Paris, dont il fera de Gavroche l’archétype : il « court, guette, quête, perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante les cabarets, connaît des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons obscènes, et n’a rien de mauvais dans le cœur. C’est qu’il a dans l’âme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. Tant que l’homme est enfant, Dieu veut qu’il soit innocent. Si l’on demandait à la grande et énorme ville : Qu’est-ce que c’est que cela ? elle répondrait : C’est mon petit. »

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