Tribune – Présidentielle française : de Zemmour à Le Pen, la République à la renverse

Publiée dans Jeune Afrique, par Dominique Sopo, président de SOS Racisme.

Ce 5 avril sur France 2, Éric Zemmour a une nouvelle fois vanté « sa brutalité ». Interrogé dans le cadre de l’émission « Élysée 2022 », le candidat à la présidentielle française a ainsi déclaré être « brutal parce que la réalité est brutale […] : le peuple français est en danger de mort, en danger d’être remplacé par une autre population ».

Cri politique

Évidemment, il s’agit là d’une thématique classique de l’extrême-droite, déclarant devoir tuer – symboliquement, socialement ou réellement – l’étranger pour conjurer la mort de la nation. Cette thématique, même (légèrement) édulcorée chez d’autres candidats (et notamment chez Marine Le Pen), s’est installée comme un lieu commun, nourrissant des vagues histrioniques de plus en plus violentes à l’endroit des immigrés venus d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb et de leurs descendants.

Ce cri politique, à mesure qu’il est devenu un feu ronflant, s’est exprimé avec de plus en plus de netteté. Il n’y a peut-être plus très longtemps à attendre avant que les bouches qui poussent ce cri formulent leur pensée dans toute sa clarté : « Nous demandons le droit de frapper, d’expulser ou d’assassiner ces Noirs et ces Arabes et nous dirons à la face du monde et à ce qui nous reste de conscience que nous étions en situation de légitime défense. »

Évidemment, Zemmour ne sera pas élu président de la République. Du fait de ses outrances. Du fait de son étonnante méconnaissance de la France qu’il ne semble connaître qu’à travers des livres poussiéreux et une Histoire reconstruite. Du fait de sa judéité incompatible avec les aspirations d’une extrême-droite française dont le cœur maurrassien a toujours considéré qu’un ennemi atavique de l’Hexagone sommeillait en tout Juif. Et ce, même lorsque ce dernier se présentait sous la forme haineuse et bouffonne d’un être se faisant le héraut de la France éternelle – qu’il identifie fondamentalement à un pays raciste et antisémite – pour venir quémander à ceux qui le haïssent un certificat de francité qu’évidemment ils ne lui délivreront jamais.

Après des années de complaisance médiatique à l’endroit d’Éric Zemmour, que peut bien dire Marine Le Pen qui pourrait choquer les oreilles des électeurs ?

Mais Zemmour aura permis d’accentuer le lissage de l’image de Marine Le Pen. Certes, cette dernière n’a rien cédé sur le fond. Elle propose ainsi, si elle était élue, d’organiser un référendum pour sortir la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de la Constitution française afin de pouvoir mettre en place la « priorité nationale », pierre angulaire de tous les programmes frontistes que son père appelait « préférence nationale ». Elle propose également d’inscrire dans la loi fondamentale la défense de la composition ethnique de notre pays, une fois de plus en flagrante rupture avec tous les idéaux révolutionnaires que son camp jette aux orties.

Mais, après des années de complaisance médiatique à l’endroit d’Éric Zemmour, que peut bien dire Marine Le Pen qui pourrait choquer les oreilles des électeurs ? Qu’est-ce qui pourrait encore choquer, après avoir entendu un individu – Zemmour – présenter Pétain comme le sauveur des Juifs français, expliquer qu’il ne fallait pas accueillir les réfugiés ukrainiens, refuser de condamner la présence de néonazis dans ses meetings, qualifier des mineurs étrangers de violeurs et d’assassins, insulter les victimes juives de Mohammed Merah, rendre hommage aux terroristes de Daech du fait qu’ils mouraient pour leurs convictions ou appeler les jeunes Blancs à organiser des ratonnades contre les jeunes Noirs et Arabes ?

« Le danger est grand »

Alors, le danger est grand. Parce que nos oreilles ont été habituées à un stupéfiant retour de la parole raciste dans sa forme la plus violente. Et aussi parce que ce retour est le signe d’une complaisance exprimée ou silencieuse dans de larges fractions de notre vie politique, intellectuelle et médiatique, y compris chez des acteurs s’affirmant opposés à l’extrême-droite et au racisme. Il n’est qu’à penser à Éric Ciotti déclarant qu’il voterait pour Zemmour si celui-ci se qualifiait pour le second tour de l’élection présidentielle.

Ou à comptabiliser, en pleine montée d’un vote d’extrême-droite, les innombrables tribunes, articles, éditos, interviews, livres, réunions et prises de parole présentant le « wokisme » et « l’islamo-gauchisme » comme les grands dangers menaçant la République ou la nation. D’ailleurs, qui n’entend pas ces voix fusionnées qui, face à la montée de l’extrême-droite et de sa demande de racisme, ont susurré, affirmé, crié et enfin hurlé que le problème, ça n’était pas le racisme, mais les Noirs, les Arabes et les antiracistes ?

Marine Le Pen est le visage d’une extrême-droite en situation de renverser la République

La fonction de Zemmour, dont le rôle est désormais fini, aura été de contribuer à cela. Mais ce sont bien les demandes de haine et de violence ou, à tout le moins, la complaisance face à la haine et à la violence au sein de pans de plus en plus larges de la bourgeoisie – ne jamais occulter la vision infériorisée et barbarisée des ex-colonisés, pas plus que l’effroi de devoir partager avec ces derniers les positions sociales les plus prestigieuses – qui ont placé un bouffon de fin de banquet dans la fonction que j’évoquais.

En ces heures, le problème n’est plus Zemmour. Le problème est Marine Le Pen car, les sondages le montrent, elle est le visage d’une extrême-droite en situation de renverser, demain, la République.

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