Tribune – « La défense tout en fureur d’Erik Tegnér, accusé d’antisémitisme »

Par Dominique Sopo, président de SOS Racisme, publié dans le Nouvel Obs

« Moi, antisémite ?? JAMAIS ! » Voici les mots par lesquels Erik Tegnér, directeur du média d’extrême droite Frontières, a réagi après que Streetpress a consacré un article relatant la sortie antisémite qu’il a commise le 16 octobre dernier sur le plateau de CNews. Les propos ne souffrent pourtant d’aucune équivoque quant à la source où ils puisent. Ainsi, alors qu’était évoquée sur le plateau la volonté de Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale et soutien d’Emmanuel Macron, d’augmenter les droits de succession, Erik Tegnér s’enflamma soudainement : « Yaël Braun-Pivet est la finition du macronisme. C’est le mariage d’Alain Minc, l’argent roi, et de Jacques Attali, l’homme nomade » éructa-t-il avant d’affirmer que c’est Alain Minc « qui a en partie créé » Macron et de conclure en opposant « ces gens » à « des Français (…) enracinés sur des territoires (…) depuis des siècles. »

Pour qualifier ces trois personnalités fréquemment identifiées comme juives, les principaux tropes antisémites sont ici réunis comme rarement ils l’ont été en aussi peu de mots : le juif cosmopolite qui méprise les racines et dissout les nations, le juif obsédé par l’argent obtenu au besoin en l’extorquant, le juif qui tire les ficelles dans l’ombre au service de desseins destructeurs.

L’absence de modération ou de contradiction durant cette séquence télévisuelle a conduit SOS Racisme à saisir l’Arcom une énième fois à l’endroit de CNews.

Confronté à la nature de sa tirade, Erik Tegnér a nié leur caractère antisémite. Quant à CNews, qui a promptement retiré de ses réseaux sociaux la vidéo incriminée, elle a mis en place une opération « Il faut sauver le soldat Tegnér » en empruntant la même ligne de défense. En effet, pour appuyer ce déni en antisémitisme, la chaîne a fait donner de la voix une foultitude de ses chroniqueurs et journalistes, rejoints par quelques gloires fatiguées de l’extrême droite française, Eric Zemmour en tête.

Au-delà de la constatation du déni, la défense d’Erik Tegnér et de ses soutiens est extraordinairement signifiante.

Notons d’emblée qu’Erik Tegnér aurait pu s’excuser auprès des juives et des juifs que ses propos ont heurtés. A rebours de tout mouvement empathique, Erik Tegnér, dans une vidéo de défense dont les arguments seront ensuite répétés ad nauseam dans les médias de Bolloré et dans quelques autres médias complaisants, préfère défendre sa sortie digne de Jean-Marie Le Pen en s’enfonçant dans des arguties qui ne sont en réalité que des mensonges d’une rare grossièreté. Ainsi prétend-il que, bien loin d’une sortie antisémite, ses propos seraient une critique des positionnements idéologiques de ses cibles, d’ailleurs ramassés dans les titres de leurs livres, à l’exemple de « l’Homme nomade » de Jacques Attali. On attend toujours de savoir quel livre de Yaël Braun-Pivet a inspiré la tirade contre cette dernière. On attend également de voir en quoi, sinon d’ailleurs par une association antisémite, Alain Minc, en dénonçant « l’argent fou » dans un ouvrage paru en 1990, peut se voir accusé de défendre « l’argent-roi ». On attend, enfin, de savoir quel livre de l’une de ses cibles lui inspirerait l’accusation d’un complot contre la France enracinée, puisque telle est la charge portée par Tegnér dans sa prestation sur CNews.

Dans sa volonté de se présenter comme le plus grand défenseur des juifs afin de se défendre de tout antisémitisme, Erik Tegnér n’hésite pas – vraisemblablement sans même s’en rendre compte – à associer en bloc les juifs aux Israéliens pour enfin expliquer qu’il défend ces derniers parce qu’« Israël fait le travail à notre place », évoquant en creux les bombardements menés par l’armée israélienne à Gaza. Ainsi, les juifs – renvoyés à une nationalité étrangère que beaucoup n’ont pas – se voient-ils défendus par Erik Tegnér non pas parce que, à l’instar de tout être humain, ils seraient des êtres de droits. Ils se voient défendus par Erik Tegnér de façon conditionnelle puisque cette défense découlerait d’un « travail » qu’ils réaliseraient « à notre place ». Bien entendu, nous ne nierons pas que beaucoup de Français juifs ont – du fait de considérations familiales, religieuses et affectives ou de l’identification d’Israël à un ultime refuge – un attachement à l’Etat hébreu. En prétendant défendre Israël au moment où la politique criminelle de Netanyahou entraîne le pays dans un douloureux discrédit moral et ouvre un nouvel espace d’expression de l’antisémitisme, Erik Tegnér sait jouer sur une corde sensible. Mais l’Histoire montre qu’il faut se garder de délivrer trop facilement des brevets en philosémitisme aux individus qui font vibrer cette corde.

Si on l’en croit, Jean-Marie Le Pen aurait soutenu Israël lors de la guerre de 1956, la même année où il devenait député dans les rangs d’un mouvement poujadiste traversé d’un antisémitisme à visage ouvert. Jean-Marie Le Pen renouera d’ailleurs avec l’antisémitisme de façon fracassante en 1987 en qualifiant les chambres à gaz de « point de détail de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale ». En 1967, durant la Guerre des Six Jours, Xavier Vallat, ancien commissaire aux Questions juives du régime de Vichy, prit le parti d’Israël. Et pour cause : jusqu’à la fin des années 1960, il était commun dans l’extrême droite française de voir Israël comme un bastion de l’Occident contre les communistes et les Arabes. Aucun philosémitisme donc, mais une appréciation stratégique de quel est le groupe qu’il faut haïr en priorité, au besoin par des alliances de revers avec des ennemis à l’endroit desquels les attaques sont temporairement repoussées.

C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’absence totale d’empathie de Tegnér vis-à-vis de juifs auxquels il ne parle que dans la mesure où il pense pouvoir les entraîner dans un cycle de peur, de haine ou de colère afin de nourrir la fureur de sa famille politique vis-à-vis des Arabo-musulmans, de la gauche, du progrès, de la légalité ou de l’égalité. Et puis, quel plaisir pour l’extrême droite de pouvoir contempler d’un œil goguenard des juifs se déchirer entre eux. Ne voit-on pas G.W. Goldnadel – qui rêve depuis des lustres d’arrimer les juifs à l’extrême droite sur fond de détestation des Arabo-musulmans tout comme Jean-Marie Le Pen en personne pensait hier pouvoir y arrimer quelques Arabo-musulmans sur fond d’antisémitisme – se positionner en « juif du réel » pour mieux stigmatiser des juifs qui souligneraient l’antisémitisme de la sortie d’Erik Tegnér ou plus généralement de l’extrême droite ? Ne lit-on pas dans le dernier brûlot d’Eric Zemmour l’appel fait aux juifs de renoncer à ce que l’ancien candidat à l’élection présidentielle estime être leur tropisme cosmopolite ? Ne voit-on pas, à l’échelle internationale, Netanyahou être dans les meilleurs termes avec Viktor Orban – une des idoles d’Erik Tegnér – pendant que le régime hongrois mène des campagnes antisémites contre Soros ?

Mais la fureur qu’Erik Tegnér manifeste à chacun des passages qu’il a dû effectuer pour se défendre de tout antisémitisme renvoie également à une autre réalité : l’accusation en antisémitisme est précisément celle dont l’extrême droite pense devoir se défaire pour accéder au pouvoir. Être pris la main dans le sac, c’est soudain voir un édifice de mensonges s’effondrer et la flétrissure morale de la participation de cette famille politique aux crimes d’hier se dresser à nouveau comme la réalité de son présent. Alors, il faut, pour Tegnér et encore davantage pour ses soutiens, recouvrir par des hurlements les voix qui soulignent l’évidence de l’antisémitisme des propos du directeur de Frontières. Il faut expliquer, en prenant le risque de la diffamation, que Streetpress est un soutien aux attaques terroristes commises par le Hamas le 7 octobre 2023 sur le sol israélien alors que ce média les a évidemment condamnées. Il faut asséner que « Libération » est un soutien de LFI alors que le journal a été interdit de couvrir la dernière université d’été de ce mouvement. Il faut affirmer que SOS Racisme ne dit rien sur l’antisémitisme lorsqu’il s’exprimerait à gauche, là encore contre toute évidence comme le montrent les sorties récurrentes de l’association quant aux positionnements de Jean-Luc Mélenchon sur ce sujet.

Mais monsieur Tegnér a beau être tout en fureur, cela ne modifiera en rien notre détermination à dire la nature antisémite des mots qu’il a prononcés sur CNews. Nous avions eu la même détermination à l’endroit d’Eric Zemmour lorsqu’il affirma sur la même chaîne que « Pétain a sauvé les juifs français », ce qui lui a valu une condamnation pour contestation de crimes contre l’Humanité.

Monsieur Tegnér a beau être tout en fureur, cela ne taira pas nos interrogations sur la propension de son média à défendre la thèse complotiste du grand remplacement qui suinte l’antisémitisme puisqu’elle associe fréquemment les juifs à cette élite censée œuvrer au remplacement des populations blanches par des populations noires et arabes. C’est l’adhésion à une thèse équivalente qui a d’ailleurs conduit un suprémaciste blanc à commettre un attentat antisémite particulièrement meurtrier le 27 octobre 2018 au sein de la synagogue massorti de Pittsburgh avant qu’un jeune Américain au profil similaire répète ce geste le 27 avril 2019 dans une synagogue hassidique à Poway, dans la banlieue de San Francisco.

Monsieur Tegnér a beau être tout en fureur, cela ne nous empêchera pas d’interroger le positionnement des présentateurs de son média. En effet, comme le rappelle opportunément Streetpress, Frontières a un présentateur – Jordan Florentin – dont le fait de gloire est d’avoir exhibé durant le confinement lié au Covid un pass sanitaire au nom d’Adolf Hitler tandis que sa présentatrice – Louise Morice – est en couple avec un admirateur du IIIᵉ Reich dont le principal hobby semble être de collectionner des objets nazis souvent frappés de la croix gammée. En août, en route pour les vacances vers la Roumanie avec Louise Morice à ses côtés, il postait publiquement des photos des lieux de son trajet – Nuremberg, Prague… – en les comparant avec les photos de ces mêmes lieux alors sous domination du IIIᵉ Reich, souvent agrémentées de bannières nazies. Ces quelques précisions sur les piliers de « Frontières » montrent sans hésitation possible que ce média baigne dans les eaux les plus crapoteuses d’une extrême droite dont l’antisémitisme, à côté des haines racistes et xénophobes qui ont valu à Erik Tegnér une récente condamnation pour injure publique à caractère raciste après les avoir relayées sur son média, a toujours constitué l’ADN.

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