Tribune – « Woke ou séparatiste, la jeunesse est trop souvent méprisée, voire haïe »

Tribune collective Salam Shalom Salut, publiée dans Le Monde

Nous avons entre 17 et 27 ans. Nous venons de quartiers, d’histoires, d’origines différentes. Nous sommes juifs, musulmans, chrétiens, athées, croyants ou non. Nous sommes la jeunesse de ce pays et le disons fermement : depuis trop d’années, quelque chose ne va pas.

La jeunesse française avance dans un paysage politique qui se rétrécit. Les politiques publiques qui devraient l’émanciper sont démantelées : retrait d’un milliard d’euros aux jeunes dans le budget 2026, stagnation des bourses, réduction des aides au logement, amputation des dispositifs culturels et sportifs, abandon des programmes d’éducation populaire. Trop de gouvernements ont désorganisé jusqu’à l’absurde l’Éducation nationale, laissant enseignants, élèves et familles dans un état de tension permanent, pris entre réformes improvisées, plateformes opaques et manque de moyens. À cette déstabilisation se sont ajoutés des choix politiques hostiles aux logiques d’émancipation, à l’image du SNU et de son fantasme de mise au pas militarisée de la jeunesse.

Parallèlement, le discours public a glissé : loin d’y être présentée comme une force, la jeunesse y est trop souvent méprisée, voire haïe. Pendant la pandémie, elle fut accusée d’irresponsabilité. Lors des mobilisations contre le racisme, elle fut décrite comme « woke » ou séparatiste. Après la mort de Nahel, l’analyse des causes des révoltes a, sur fond de racisme, été remplacée par d’incessants refrains sur les “parents défaillants” et les “réseaux sociaux”.

Bref, chaque séquence manifeste le refus de regarder en face des maux pourtant documentés : contrôles discriminatoires, violences policières, inégalités territoriales, pauvreté étudiante, décrochage scolaire ou détresse psychique d’une génération sous pression.

En outre, aux défis qui nous attendent en termes de justice sociale, de crise écologique et de catastrophe démocratique, trop de responsables politiques ne répondent que par l’austérité, la peur ou la réaction. 

Tandis qu’ils s’égarent entre renoncements et course derrière l’extrême droite, les jeunes, eux, se battent. Dans les quartiers Nord de Marseille touchés par les trafics, un jeune organise la résistance face aux réseaux qui détruisent les vies. Dans les mouvements écologistes, d’autres défendent le vivant malgré la criminalisation qui les frappe. Dans les associations, les écoles, les collectifs, des milliers de jeunes – sans soutien politique suffisant – combattent le racisme, les violences et les injustices. Partout où les groupuscules violents s’organisent et où les idées réactionnaires se diffusent, des jeunes se dressent pour dire « Non au racisme », « Non à l’extrême droite », « Non au fascisme ».

Et pourtant, nous dressons-nous suffisamment contre le retour des crimes racistes ? Non, à en croire l’absence de mobilisation significative après les meurtres de Djamel Bendjaballah en 2024, d’Aboubacar Cissé et d’Hichem Miraoui en 2025.

Nous dressons-nous suffisamment face à un antisémitisme qui ressurgit des bas-fonds de l’histoire ? Non, à en croire le sentiment d’abandon qu’ont de nombreux juifs et les sorties poisseuses de négateurs de l’ampleur de ce fléau.

Nous dressons-nous suffisamment face à la haine contre les musulmans ? Non, à en croire le succès médiatique ou politique de spécialistes autoproclamés de l’Islam dont la haine à l’endroit des musulmans, souvent mêlée à celle visant les Arabes, est normalisée au point qu’ils ne sont plus désignés pour ce qu’ils sont : des racistes.

La faiblesse des réactions à ces haines tient à des combats délaissés dans une société où le mépris de l’Autre a remplacé l’empathie. Elle tient aussi à des combats antiracistes divisés face à un adversaire commun qui pourtant nous cible toutes et tous. Elle tient enfin à la sidération produite par un discours public présentant la haine comme une vague irrésistible – voire souhaitable – qui emportera toutes les résistances.

Dans ce paysage, le conflit au Proche-Orient peut alors entraîner des indignations sélectives. Tandis que certains banalisent les massacres de civils perpétrés par le Hamas le 7 octobre en Israël, d’autres sont incapables de condamner les crimes de guerre et crimes contre l’Humanité commis par le gouvernement Netanyahu contre les civils palestiniens. L’instrumentalisation de ce conflit peut alors provoquer ici une explosion des actes antisémites ou hostiles aux Arabo-musulmans, sans que cela ne pousse responsables politiques et espace médiatique à valoriser celles et ceux qui, comme nous, veulent faire vivre une « solidarité des ébranlés ».

À rebours de ces logiques mortifères de division, de fractures identitaires ou religieuses et des discours qui présentent l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir comme une fatalité, nous disons « non ».

Engagés auprès de SOS Racisme dans un tour de France intitulé « Salam Shalom Salut », nous savons que le rôle de la jeunesse est fondamental pour remettre la société en mouvement et porter le pari d’une France où chacun a sa place et est traité à égale dignité.

Alors, venus d’horizons différents mais animés par les mêmes rêves, nous avons choisi de nous dresser contre le racisme qui tue à nouveau, contre l’antisémitisme qui explose, contre la haine contre les musulmans qui s’exprime à haute voix, contre les discriminations que l’extrême droite voudrait légaliser.

Nous sommes convaincus que beaucoup devient possible dès lors que l’on réunit des jeunes juifs, arabes, musulmans, blancs, noirs, croyants ou non, de différentes classes sociales et de différents territoires. Dialoguer et agir pour une meilleure compréhension mutuelle sont nécessaires pour refaire société, sortir des fantasmes identitaires et reconstruire la solidarité et la lucidité collective.

La jeunesse n’est pas un problème, mais une ressource. Par sa capacité à regarder le monde autrement et à ne pas se résigner, elle doit être vue pour ce qu’elle est : une force capable de redonner de l’espoir à celles et ceux tentés par l’aigreur, la peur ou la fatalité.

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