Tribune – « La gauche française ne peut pas être fidèle à sa mission si elle sélectionne, voire oppose, les juifs et les musulmans »

Publiée dans le Nouvel Obs, par Dominique Sopo, président de SOS Racisme

Il y a quelques jours, se rendant en Israël et dans les Territoires occupés dans le cadre d’une visite de la délégation pour les relations avec la Palestine, Rima Hassan, députée européenne, était refoulée à son arrivée à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. Empêchée d’entrer en Israël du fait de ses prises de position en faveur du boycott des produits israéliens et de ses déclarations sur les réseaux sociaux, l’eurodéputée dut revenir en Europe sans avoir pu participer aux différentes étapes de son programme.

Jean-Luc Mélenchon décida alors de publier un tweet de protestation. Réaction somme toute logique, d’autant que la pratique du refoulement pose de lourdes questions aux autorités israéliennes qui empêchent que soient visitées des populations dans des territoires qui ne lui appartiennent pas ou dont le statut est disputé.

Mais le texte de ce tweet laisse pantois.

Le fondateur de LFI commence par condamner le refoulement de la députée européenne française ainsi que les propos du ministre israélien des Affaires de la diaspora, manifestement enthousiasmé par cette décision. Il poursuit en faisant mention de la réception de Jordan Bardella par ledit ministre (aux positions au demeurant extrémistes, en toute cohérence avec le gouvernement gangréné par l’extrême droite au sein duquel il est en fonction). Enfin, il conclut ainsi son tweet : « La France, Bardella et la diaspora doivent protester en solidarité des Français pour les représentants de leur pays quand ils sont maltraités ».

Une eurodéputée française, un ministre israélien des affaires de la Diaspora qui a rencontré Bardella : les 3 mentions – France, Bardella et diaspora – sont là et l’interpellation finale pourrait sembler couler de source.

Mais de cette source semble jaillir un liquide fort frelaté.

En effet, la mention de la diaspora a de quoi laisser perplexe. Que la France soit interpellée, cela peut s’entendre (on pourrait comprendre qu’il s’agit d’une interpellation lancée aux pouvoirs publics). Que Bardella soit apostrophé, voilà qui est plus surprenant (qu’attendre d’un apparatchik frontiste qui rêve d’être le visage de la liquidation de la République ?). Mais que la « diaspora » soit sommée d’exprimer une solidarité envers Rima Hassan semble nous mener vers des eaux troubles.

Cette diaspora est la diaspora juive en France puisqu’il s’agit pour elle d’exprimer une solidarité « pour les représentants de leur pays » (la France) et que le terme « diaspora » est utilisé en écho au portefeuille d’un ministre israélien chargé précisément de choyer la diaspora juive.

Montrer patte blanche

Or, détachée de la France ici mentionnée de façon distincte, cette diaspora – composée des Français juifs – devrait exprimer une solidarité pour « les représentants de leur pays ». A quel titre des Français juifs devraient-ils exprimer un avis sur l’action d’un ministre israélien après avoir été interpellés par un responsable politique ? Cette façon de procéder me rappelle trop ces logiques de globalisation, d’amalgame et d’assignation qui frappent régulièrement les musulmans dès qu’un attentat commis au nom de l’islam frappe notre pays. Or, s’il appartient à des Français musulmans, s’ils le souhaitent, d’exprimer leur effroi en tant que musulmans devant les coups mortels portés par des djihadistes à Paris, Saint-Denis ou Nice, il ne saurait être question de les sommer de le faire.

D’abord parce qu’il n’appartient pas à un responsable politique – ni à quiconque d’ailleurs – de sommer tel ou tel groupe ou l’un de ses membres de se définir et d’intervenir dans l’espace public à partir du critère que ledit responsable choisit de mobiliser. Un Français musulman est aussi français, exerce telle profession, a telle opinion politique et bien d’autres caractéristiques qui constituent son identité sociale. Et il n’appartient qu’à lui seul de décider du ou des critères à partir desquels il s’exprime dans l’espace public. Il en va évidemment de même pour des Français juifs.

Ensuite parce qu’aucun groupe d’individus – à moins qu’il ne soit un collectif politique, ce que n’est pas une diaspora – ne doit jamais être sommé de s’exprimer dans l’espace public. Et surtout pas pour montrer patte blanche puisque la sommation sonne alors comme un impératif qui, s’il n’était pas mis en œuvre, légitimerait l’expression d’une insatisfaction, voire d’une condamnation.

L’interpellation lancée à la diaspora – et donc aux Français juifs – n’est pas plus acceptable que celle lancée aux Français musulmans. Dans les deux cas, un groupe est détaché de la communauté nationale, isolé et soumis à une suspicion hostile qui, dans le cas du tweet de Jean-Luc Mélenchon, apparaît d’autant plus fortement par la mise sur le même plan de Bardella – évidemment son ennemi politique – et de la diaspora.

Les deux écueils

Cette hostilité – exprimée de façon suffisamment floue pour qu’elle puisse être aussitôt niée – fait écho, chez Jean-Luc Mélenchon, à une incapacité stupéfiante à exprimer une empathie envers les Français juifs depuis le 7 octobre 2023, alors même que l’ébranlement causé par l’attaque terroriste du Hamas et la résurgence de l’antisémitisme dans notre pays est suffisamment documenté pour que nul ne puisse prétendre l’ignorer. Cette incapacité est d’ailleurs assez singulière puisque l’expérience m’a fait constater qu’on ne la rencontrait pas chez l’essentiel des élus et des militants LFI.

Ce positionnement de Jean-Luc Mélenchon provient-il de l’analyse de la trop grande difficulté à exprimer simultanément une empathie pour les Français juifs et une condamnation des exactions commises par Tsahal à Gaza, suffisamment graves pour que la Cour pénale internationale inculpe des dirigeants israéliens pour crimes de guerre et crimes contre l’Humanité ? Provient-il d’une stratégie visant, dans les temps caricaturaux et sans nuance que nous vivons, à « choisir un camp » comme meilleure modalité de mobilisation et de cristallisation des électorats ? Provient-il d’un désamour de Jean-Luc Mélenchon lié à la perception d’une ingratitude des institutions juives françaises à son égard ? Si ces questionnements ne sont pas inutiles, ils nous importent peu dans le cadre de cette tribune.

Ce qui nous importe, en revanche, est un constat peu réjouissant : ces dernières années, la gauche a été ballottée entre deux écueils sur lesquels elle s’est a minima écorchée.

Le premier écueil est celui d’un raidissement républicain – qui fut incarné notamment par les initiateurs du Printemps républicain, venus du Parti socialiste – dans lequel la suspicion envers les musulmans, les étrangers et leurs enfants se déploie derrière quelques masques discursifs – tels que la laïcité, l’universalisme ou les valeurs républicaines, aux sens abominablement pervertis pour en faire les marqueurs et les vecteurs d’une méfiance – et par la démonstration bruyante d’une vigilance face à l’antisémitisme qui ressemble furieusement à une malveillance envers les Noirs, les Arabes et les musulmans.

Le second écueil, miroir du premier, est celui de l’incapacité ou du refus d’intégrer pleinement la question de la lutte contre l’antisémitisme au sein des logiciels politiques nourris au « populisme de gauche ». Si bien que, lorsque les juifs, même devant l’évidence des torts qui leur sont faits (insultes, incendies de synagogues, viol…), sont sortis de la catégorie des groupes minorisés, aucun discours intelligible venu de ces logiciels ne semble pouvoir se dresser contre ces sinistres paroles : « Les juifs – puissants, arrogants et au chevet desquels la République s’attarde trop au détriment des vraies victimes du racisme ou du capitalisme – vont désormais devoir en rabattre. Et à bien y réfléchir, ne sont-ils d’ailleurs pas responsables des maux de notre société ? » A vrai dire, ces paroles sont trois fois sinistres.

Le bouc émissaire

Elles le sont sur le plan éthique puisqu’elles entretiennent une hostilité envers un groupe minorisé et à l’encontre duquel se déploie une longue histoire de violence dont l’actualité nous a montré qu’elle était loin d’être « résiduelle ».

Elles le sont également sur le plan stratégique puisque la désignation d’un bouc émissaire est la meilleure façon de ne pas régler les problèmes rencontrés par les groupes minorisés (précarisation, relégation, discriminations, violences institutionnelles…). En effet, puisque le bouc émissaire présente la caractéristique de ne pas être le responsable des maux que nous lui imputons, le frapper n’améliore jamais la situation dégradée que nous subissons. C’est notamment cette capacité de l’antisémitisme à détourner les énergies de la lutte contre les sources effectives de l’oppression qui a fait dire à August Bebel, figure majeure et dirigeant du SPD à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, que « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles ».

Elles le sont enfin sur le plan politique. Car cette pente exclut et minorise tout camp politique qui l’emprunterait ou qui empêcherait qu’elle soit remontée. Derrière l’excitation d’en remontrer aux juifs grandit une sidération chez ces derniers et au-delà de leurs rangs. Il se déploie également des stratégies de retournement mises en œuvre par un camp réactionnaire trop heureux de pouvoir beugler son amour des juifs pour mieux maintenir l’oppression ou hurler de haine à l’endroit des groupes minorisés. C’est ainsi que l’extrême droite, naguère empêchée d’accéder au pouvoir notamment du fait de son antisémitisme congénital, peut aujourd’hui se présenter comme une force amie des juifs et soucieuse de la lutte contre l’antisémitisme. Et tout cela avec Eric Zemmour qui réhabilite Pétain, Bardella qui explique que Jean-Marie Le Pen n’était pas antisémite et Marine Le Pen qui dit regretter d’avoir exclu son père du Front national (à la suite de nouvelles sorties négationnistes). Bien évidemment l’on pourrait chercher ce retournement dans des dynamiques propres aux milieux juifs et aux défaillances de leurs institutions représentatives, qui n’ont manifestement à ce stade guère trouvé le chemin permettant de travailler la question de la relation aux Arabes. Mais l’explication serait trop courte. Car le propre du politique progressiste est de saisir les dynamiques régressives pour les contrer sans jamais rejeter en bloc le groupe qui en serait traversé, d’autant que tout groupe l’est.

La gauche française ne peut être ni fidèle à sa mission ni victorieuse si elle sélectionne, voire oppose, les groupes dont elle prétend combattre les oppressions subies. La raison d’être de la gauche est précisément d’être la famille politique qui se bat pour que chaque groupe opprimé – et les oppressions sont singulières – puisse entrer de plain-pied dans l’Humanité. Ouvriers écrasés par le talon de fer de l’exploitation capitaliste, femmes reléguées par le patriarcat, populations issues de nos anciennes colonies et soumises à des discriminations dans tous les domaines de leurs vies ou – ici la gauche est instruite par son héritage jaurésien forgé dans le fracas de l’affaire Dreyfus – juifs auxquels les sociétés en crise veulent trop souvent faire prendre la place du bouc émissaire : voici quelques-unes des alliances que la gauche, si elle veut rester fidèle à elle-même, doit forger.

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