Tribune publiée sur Libération le 27 mai 2026, par Dominique Sopo, président de SOS Racisme
Ces derniers jours, une BD a nourri des discussions passionnées. Rédigée par François Ruffin, elle présente les impressions de celui-ci sur une France que, non sans raisons, il voit fracturée.
Cette BD est une succession de tranches de vie dont l’une met en scène François Ruffin lors d’une altercation dans un train. Une femme noire qui n’était pas en règle s’emporte contre des contrôleurs blancs. François Ruffin intervient pour « régler la situation » en payant le billet de la dame et en faisant cesser une scène traversée d’agressivité croisée. Pour finir, il se voit remercié par un homme que l’on devine arabe et qui s’excuse de s’être emporté face aux agents de la SNCF.
Cette scène pose-t-elle problème ? Oui. Elle ne pose pas problème au sens où François Ruffin exprimerait une hostilité envers les personnes d’origine maghrébine ou subsaharienne. Nous sommes loin de ces écueils chez un homme qui se voit au côté du combat antiraciste.
Mais la scène pose plusieurs problèmes à partir desquels la gauche – parce qu’elle se vit comme antiraciste – pourrait trouver matière à réflexions car ils renvoient à des façons d’être qui dépassent de loin le seul François Ruffin.
Premier problème, François Ruffin se place dans une posture de sauveur face à deux personnages : une femme noire agressive typique du cliché de l’ « angry black woman » et un homme d’origine maghrébine qui s’excuse de s’être énervé. Le surplomb qui transparaît dans cette scène est contradictoire avec un projet de gauche dont on ne voit pas ce qu’il pourrait être d’autre qu’un projet d’émancipation. Or, tout projet d’émancipation nécessite de postuler que l’autre est notre égal et d’entrer en rapport avec lui sur ce pied d’égalité. Il n’est pas de sauveur suprême.
Deuxième problème, un projet de transformation sociale nécessite de repérer les situations où l’autre est traité de façon inégale. Or, la scène intègre une case significative : de façon allégorique, François Ruffin, drapeau blanc à la main, se présente en artisan d’un cessez-le-feu entre des agents de la SNCF blancs et deux passagers d’origine immigrée (la femme noire et l’homme arabe qui s’avérera ne pas être arabe). Comme si les deux parties étaient sur un pied d’égalité alors que le racisme que François Ruffin semble esquisser à travers la représentation d’un contrôle agressif est une situation d’inégalité. Pourtant, François Ruffin conçoit fort bien les rapports de domination lorsqu’il évoque, et il le fait longuement dans cette BD, les travailleurs exploités. Cette difficulté à voir le racisme comme une situation de domination se retrouve d’ailleurs dans une série de scènes qui présentent peu ou prou une expérience de vécu raciste comme un malentendu entre deux parties égales : d’un côté, des femmes voilées qui se sont pensées victimes de racisme et, d’un autre côté, un commerçant qu’elles tenaient pour raciste. Certes, un malentendu peut conduire à ce que des individus vivent à tort une scène du côté du racisme. Mais les tranches de vie de cette BD sont celles que François Ruffin a choisi de sélectionner. N’est-il pas étrange de ne présenter le racisme – lorsqu’il est clairement exprimé – que du côté du malentendu interindividuel et d’ainsi en outre l’invalider en tant que racisme ?
A ces deux problèmes répondent deux exigences :
– il faut voir l’autre comme son égal ;
– Il faut repérer quand l’autre est traité de façon inégale.
Ces exigences s’adressent à une partie non négligeable des élites politiques à gauche. Souvent incapables d’être au diapason des vécus des personnes frappées par le racisme, elles postulent pour elles-mêmes un antiracisme qui se réduit trop souvent à… un postulat. Car être antiraciste nécessite un premier effort : traiter sur un pied d’égalité un Autre que l’Histoire a construit comme un inférieur. L’analogie avec une exigence féministe est ici intéressante : parce qu’il est plongé dans une société que le patriarcat n’a pas totalement désertée, un homme n’entre pas automatiquement dans un rapport d’égalité avec une femme. En outre, cet homme peut se vivre comme féministe et affirmer qu’il l’est sans que cela ne garantisse qu’il le soit.
Enoncer une telle évidence sur le plan de l’antiracisme est une scène assez rare en politique. Pour l’énoncer régulièrement, je peux dire que mon expérience m’amène à constater que cette énonciation provoque massivement l’une des réactions suivantes : le silence gêné, l’écoute superficielle, l’enthousiasme aussi surjoué que fugace ou, il est vrai assez rarement, la franche contestation.
La généalogie de cette incapacité est intéressante – elle renvoie notamment au colonial et à un « apparatchisme » endogamique peu propice à entendre la société – mais allons droit au but de l’un des signes mesurables de cette incapacité. La gauche n’exclut certes pas les personnes issues des anciennes colonies d’Afrique ou de la France ultramarine des élites politiques. Mais trop souvent elle les y minore – en nombre et en niveau de responsabilités – et tend inconsciemment à les y enfermer – sans qu’il existe de modèle pur – dans les quatre modèles suivants : le marrant, le transparent, l’assimilé et l’écorché vif. « Accepter » de se conformer à l’un de ces modèles, c’est, selon, s’éliminer d’emblée des premiers rôles ou être disqualifiable – et donc éliminable – à tout moment.
Fort heureusement, des élus d’origine immigrée ou venus des Outre mer ont de tout temps refusé ces enfermements. Mais, alors que des dizaines de responsables se sont déclarés candidats à la présidentielle, n’est-il pas singulier de remarquer qu’à ce stade le nombre de candidats d’origine immigrée ou ultra-marine est nul à gauche ? Même le chantre autoproclamé de la « Nouvelle France », le plus prompt à « sentir » les blessures que provoque le déni du racisme, ne va pas jusqu’à laisser des personnes noires ou arabo-berbères porter ce projet censé leur faire une place.
En lieu et place du déni, la gauche doit s’interroger sur son incapacité – à l’élection présidentielle ou dans nombre d’exécutifs municipaux élus en mars 2026 – à faire pleine place aux populations issues des anciennes colonies et y voir le reflet de son rapport défaillant à des populations que son idéologie – celle de l’égalité – devrait intégrer dans un projet émancipateur sans y sacrifier – ce serait un déni d’elle-même – aucun autre groupe que frappent les haines (les Juifs), les oppressions (les femmes) ou l’exploitation (les travailleurs).
Si la BD de François Ruffin pouvait servir à cela, elle serait fort utile. Pour lui, pour la gauche et pour toutes celles et ceux que le racisme écrase ou révulse.