Par Dominique Sopo, président de SOS Racisme.
Dimanche 15 mars, Bally Bagayoko devenait maire de Saint-Denis, ville la plus peuplée de l’Ile-de-France derrière Paris. Cette élection entraînait quasi instantanément une trainée de commentaires racistes sur les réseaux sociaux. Affligeant, certes. Mais guère surprenant au regard du vaste cloaque que représentent aujourd’hui des espaces numériques dirigés par des individus tels qu’Elon Musk. En effet, outre leurs propres penchants suprémacistes, ces patrons multimilliardaires s’échinent à détourner avec délectation l’attention des masses de la folle inégalité des richesses afin de pousser ces mêmes masses à s’abîmer dans la haine, la jalousie et la peur à l’endroit d’hommes et de femmes que leur couleur de peau, la consonance de leur nom, leur religion ou leur origine nationale désigneraient comme des ennemis de la civilisation ou de telle ou telle Nation.
De la même manière, il serait hypocrite de feindre la surprise à l’écoute de la réalité parallèle hallucinée dans laquelle une chaîne telle que CNews enferme celles et ceux qui la visionnent. Quoi de plus banal, somme toute, que d’entendre des personnages d’extrême droite s’appuyer sur l’élection d’un maire d’origine malienne pour crier au racisme dont l’extrême gauche (comprendre LFI) serait la grande pourvoyeuse ?
A cet égard, lorsque des personnalités d’extrême droite, dont l’inénarrable Jean Messiha, créent une polémique de toutes pièces, rien d’étonnant, malgré la grossièreté de ladite polémique, que celle-ci se déploie avec aisance sur X et sur CNews.
La polémique est connue : Bally Bagayoko, interviewé en direct par LCI alors que sa victoire venait d’être proclamée, usa d’une formule récente mais devenue célèbre chez les acteurs politiques dyonisiens. Cette formule proclame que Saint-Denis, dont la basilique gothique est le siège de la nécropole royale, est « la ville des rois morts et du peuple vivant ».
De l’extrême droite partit immédiatement la rumeur que le nouveau maire de Saint-Denis avait présenté Saint-Denis comme « la ville des noirs ».
Excitation garantie dans la fachosphère. Tunnels xénophobes assurés sur C News où l’on crie – au choix – au racisme antiblanc, anti-français ou anti-européen selon l’invité, le moment de la journée ou le niveau d’apoplexie dans laquelle l’élection d’un maire noir aux portes de Paris semble avoir plongé les chroniqueurs du média que Vincent Bolloré a transformé en vaisseau amiral de sa croisade raciste.
Si l’histoire était celle-là, elle serait certes grave mais néanmoins presque désespérante de banalité. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car la phrase prêtée à Bally Bagayoko circule dans plusieurs médias classiques, voire mainstream, qui en reprennent à l’occasion la charge accusatoire.
Le bal est ouvert sur France 5 dans l’émission C ce soir du 16 mars 2026, lendemain de l’élection de Bally Bagayoko. Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro, affirme à l’antenne que « le maire qui vient d’être élu dit : “On est la ville des noirs” ». Si cette affirmation est contestée sur le plateau, il est frappant qu’elle soit prononcée par un journaliste.
Le lendemain matin, c’est sur RMC et BFM TV que la polémique se trouve relayée. En effet, lors de l’émission Apolline Matin du 17 mars 2026, Apolline de Malherbe interviewe Bally Bagayoko et lui attribue une phrase qu’il n’a donc jamais prononcée (« Vous avez dit : “C’est aussi la ville des noirs” »). L’intéressé dément et la journaliste reconnaîtra ensuite publiquement son erreur.
Le même jour, c’est sur France Info que la polémique rebondit. Le journaliste Jean-Sébastien Ferjou évoque à son tour « le nouveau maire de Saint-Denis qui dit : “Saint-Denis […] c’est la ville des noirs” », avant d’être contredit en plateau. Il reconnaîtra également par la suite une « erreur ».
Bally Bagayoko est né en France de parents maliens. Il a été un sportif de haut niveau. Il a derrière lui une expérience d’élu, comme adjoint aux Sports de Saint-Denis sous le mandat de Patrick Braouezec et comme vice-président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis.
Il est aujourd’hui le maire de Saint-Denis, une ville jeune, populaire, composée d’une proportion d’étrangers supérieure à la moyenne nationale et héritière de l’immigration, notamment de celle venue des anciennes colonies françaises.
C’est bien la rencontre entre l’élection de ce maire-là et cette population-là qui, en réalité explique le chemin que la polémique a pu se frayer jusque sur les plateaux, y compris du service public. A l’exception d’Alexandre Devecchio dont l’ambition est de respectabiliser l’extrême droite et ses thèses, la charge accusatoire n’est pas évidente chez Apolline de Malherbe et chez Jean-Sébastien Ferjou. Mais ce qu’il faut interroger, c’est la raison pour laquelle ces deux journalistes se trouvent, sans vérification minimale, à reprendre une expression faussement prêtée à Bally Bagayoko. Il est permis de penser que bien d’autres polémiques arrivées à leurs oreilles ne se sont pas invitées sur leurs plateaux parce qu’elles ne passaient pas le filtre d’une vérification exigée ou parce qu’elles étaient écartées du fait de leur indigence ou de leur malveillance.
Sans audace excessive, j’ose une hypothèse. Nous l’avons vu, « La ville des noirs » n’est pas une expression sortie de la bouche de Bally Bagayoko. Elle est une hantise sortie du cerveau de celles et de ceux qui ont prêté foi à cette polémique, au-delà au demeurant des seuls plateaux.
Cette hantise n’est pas liée au seul fait que Bally Bagayoko soit noir. Elle n’est pas non plus liée au seul fait que la population soit en forte proportion issue de nos anciennes colonies. Elle n’est pas davantage liée au seul fait que Bally Bagayoko dénonce volontiers les discriminations et les violences policières, ces expériences quotidiennes dans la vie de millions de personnes mais, dans les espaces institutionnels ou bourgeois, des réalités que l’on niera volontiers ou que l’on fera mine de traiter sous quelques ponctuelles avalanches de paroles indignées destinées à masquer l’inaction.
La hantise est ici liée à la convergence de ces trois réalités, réunies en une seule scène. Fut-ce inconsciemment, Bally Bagayoko est noir dans l’œil de celles et ceux qui le regardent et sont prêts à lui attribuer les propos qui viendront confirmer leur hantise. Il n’est pas besoin que les propos soient exacts. Il n’est même pas besoin, à la vérité, qu’un seul son ait été prononcé. Car Bally Bagayoko ne semble pas être « n’importe quel » noir, dont l’élection viendrait confirmer que nous n’avons dans notre pays aucun problème avec les noirs. Il est le noir qui a rencontré une masse d’autres noirs (et d’Arabes qui leur sont ici associés) qui semblent émettre des attentes susceptibles de perturber l’ordre social en en contestant le racisme et les inégalités sociales et territoriales qui le traversent. Enfin, il est le noir qui ne se positionne pas en garde-chiourme de populations remuantes et que de vieilles peurs coloniales imaginent en masses dont il faut craindre les assauts haineux et dévastateurs. Bally Bagayoko apparaît au contraire au diapason des revendications que ces populations expriment.
Muet sur sa condition, isolé et privé de pouvoir, un noir ne suscite qu’une hantise marginale, qui n’exclut pas le mépris. Mais lorsqu’il présente plusieurs de ces trois attributs, le voici regardé avec une certaine épouvante.
Certes, nous l’avons déjà esquissé, Bally Bagayoko est beaucoup de choses dans sa vie : homme politique, d’origine malienne, dyonisien, ancien sportif, père de famille, mari, cadre dans une entreprise publique. S’il devait se définir, il ajouterait sans doute de nombreuses autres qualités à cette liste.
Mais le voilà renvoyé à un trait, celui d’être noir et d’une façon suffisamment inquiétante – puisqu’il détient du pouvoir, parle et n’est pas un être seul – pour que l’inquiétude trouve matière à s’exprimer.
L’expérience de la réduction et de l’assignation est une expérience banale des femmes et des hommes que le racisme frappe. Elle n’est pas une maladresse. Elle est une stratégie dont les finalités – le rappel à l’ordre afin que la condition de subalterne soit acceptée par ledit subalterne – sont enfouies sous des monceaux de mots hypocrites, de morale frelatée et de déni écœurant.
Cette expérience est épuisante mais in fine sans cesse vouée à l’échec car les femmes et les hommes trouvent toujours l’énergie de se redresser.
Cette vérité me fait penser à ces quelques vers écrits par Aimé Césaire dans Cahiers d’un retour au pays natal :
Et elle est debout la négraille
La négraille assise
Inattendument debout
L’élection de Bally Bagayoko, sans doute la plus emblématique de ce scrutin municipal mais loin d’être la seule, est un symbole : celui de gens qui, « inattendument », se dressent debout, dans une position où l’on refuse habituellement de les voir et, encore moins, de les considérer.
Cette nouvelle sonne aux oreilles des uns comme une joie, aux oreilles d’autres comme une hantise. Que vous disent vos oreilles ?