Pour que la République reste la République – Collectif « combattre l’antisémitisme, défendre nos valeurs »

Face aux récupérations politiques de nos justes combats, nous appelons ceux qui partagent nos idéaux pour la liberté, l’émancipation et la république laïque à se distancer des militants populistes et des réactionnaires.

 

Le 3 mai 2018, notre collectif1 publiait dans Le Monde une tribune sous le titre « Combattre l’antisémitisme dans sa globalité » en réponse à celle sur le « Nouvel Antisémitisme », parue dans Le Parisien.

 

La lutte contre l’antisémitisme est une priorité nationale et européenne. Nombre d’institutions ont pris conscience que ce mal connaît une résurgence dangereuse : aux préjugés antisémites ont succédé des crimes de sang antisémites. Il est crucial de mobiliser toutes les forces de la République pour combattre ce fléau, ainsi que de dénoncer sans fausse pudeur la responsabilité des idéologies djihadistes et islamistes dans nombre de ces crimes.

Mais au nom de cet indispensable combat, de nouveaux dénis et de nouvelles alliances se forgent, inacceptables et dangereuses pour notre démocratie. Nous ne pourrons jamais combattre l’antisémitisme en nous associant à des mouvances et des discours dont le sous-texte est raciste, xénophobe, et au fond antirépublicain. « Il faut nous méfier de ceux qui cherchent à convaincre par d’autres voix que celle de la raison », écrivait Primo Levi.

 

 

Un échiquier qui bascule vers l’extrême droite

 

Nous l’avons écrit dans notre tribune du Monde et nous le répétons : ce combat contre l’antisémitisme est celui des forces progressistes et antiracistes. Certainement pas celui des forces réactionnaires et/ou obscurantistes. Celles-ci prennent nouvellement fait et cause pour des valeurs qu’elles ont toujours, historiquement, combattues : le féminisme, la laïcité, l’idéal républicain, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Ne nous y trompons pas : ce n’est qu’une façade pour avancer sur un échiquier politique qui bascule vers l’extrême droite.

Une nouvelle fracture, fondamentale, est consommée entre ceux qui n’ont pas abdiqué les convictions antiracistes et ceux dont les modèles sont dorénavant, plus ou moins consciemment, les nationalistes et les Identitaires.

Un aperçu de cette problématique s’est déroulé le 24 mai lors d’un débat organisé par la maison d’édition Albin Michel à l’Espace culturel et universitaire juif d’Europe – haut lieu de culture et d’histoire – qui rassemblait quelques-uns des signataires du « Manifeste des 300 », auteurs aussi d’un essai collectif intitulé Le Nouvel Antisémitisme.

 

Orban, Maurras et les « Juifs de cour »

 

Trois des auteurs de notre tribune étaient présents et l’un d’eux a été obligeamment invité à porter la contradiction. Sur l’estrade s’exprimaient notamment Barbara Lefebvre et Caroline Valentin. Barbara Lefebvre enseigne l’histoire en collège. Caroline Valentin représente une association (La France de Marianne) dont les propos du penseur organique (David Duquesne) ne sont en rien laïques, mais identitaires. Ces deux militantes ont présenté Viktor Orban comme injustement fascisé et Charles Maurras comme une lecture nécessaire.

Elles ont proféré des propos d’une virulence incompréhensible, pour qui lutte contre l’antisémitisme, contre ceux qu’elles appellent les « Juifs d’en haut » (une référence aux « Israélites de cour »), qui – contrairement aux « Juifs d’en bas » – n’auraient pas pris la mesure de la situation. Elles s’attaquent notamment aux institutions telles que le CRIF, le Consistoire, le Mémorial de la Shoah et la Licra.

Barbara Lefebvre est allée jusqu’à affirmer que l’antisémitisme est une opinion et que celle-ci peut être débattue. Elle a aussi établi une équivalence entre pogroms juifs d’Europe jusqu’à la Shoah et condition historique des Juifs en pays musulmans, qui n’est en rien comparable. Caroline Valentin n’a pas hésité à substituer les musulmans aux islamistes pour accuser les premiers d’être un danger pour la France.

 

 

Un dévoiement des luttes

 

On comprend bien là que pour cette mouvance qui se prétend laïque et universaliste, l’objectif n’est absolument pas de lutter contre l’antisémitisme, mais de désigner à la vindicte populaire les seuls coupables à ses yeux : les musulmans.

Ce combat est dévoyé. On l’observe, en miroir, chez les décoloniaux du PIR, pour lesquels la prétendue lutte contre le racisme est racialiste, c’est-à-dire sert à imposer la « race » dans l’analyse conceptuelle, comme au CCIF qui, au lieu de lutter contre le racisme antimusulman, invoque l’islamophobie comme moyen de promotion de l’islam politique.

 

Le compte rendu que nous avons fait de cette conférence montre clairement que la réalité dépasse nos craintes. L’antienne « pour que la France reste la France » longtemps apanage de l’extrême droite officielle, est reprise par des réseaux et groupuscules identitaires et réactionnaires qui se drapent derrière la lutte contre l’islamisme, contre l’antisémitisme et pour la laïcité.

 

Il nous importe désormais de mettre chacun face à ses responsabilités. L’espace progressiste qui porte les valeurs d’émancipation, de lutte pour les libertés et contre le racisme et l’antisémitisme est aujourd’hui menacé par des visions identitaires et obscurantistes. Cette menace est tout autant portée par l’islam politique que par des populistes identitaires xénophobes qui cherchent à accaparer des luttes qui sont les nôtres pour les pervertir et les détourner de leurs visées universalistes.

 

 

1.Voir « Combattre l’antisémitisme, défendre nos valeurs » ici https://www.facebook.com/combattreantisemitisme/

 et ici @comb_antisem

Isabelle Kersimon, journaliste, présidente de l’INRER ; Shy Shriqui, dirigeant d’entreprise ; Nasser Ferradj, Collectif des musulmans progressistes et laïques ; Valéry Rasplus, sociologue ; Alain Policar, politiste ; Laurence Croix, psychanalyste, Jean-Yves Pranchère, philosophe ; Adélie Elbaz, dirigeante d’entreprise ; Stéphanie Courouble-Share, historienne ; Antoine Germa, scénariste, Brigitte Stora, auteure .