SOS Racisme ne veut pas laisser passer les propos de Georges Bensoussan sur les arabes

Georges Bensoussan n'est pas n'importe quel historien. Spécialiste de l'Histoire de la Shoah, de l'antisémitisme et des mondes juifs contemporains, il est rédacteur en chef de la Revue d'Histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah.

Dans quelques jours, nous serons au tribunal face à Georges Bensoussan. Dans l’émission Répliques diffusée le 10 octobre 2015 sur France Culture, l’historien avait soutenu, à l’issue d’un raisonnement qui se voulait construit et rationnel, que « dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère*« . Il avait également prononcé une phrase au sens tout aussi lourd: « Aujourd’hui, nous sommes en présence d’un autre peuple au sein de la nation française qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques« . Georges Bensoussan faisait référence à un peuple arabe qui phagocyterait la nation française. Cette sortie valut à la station une « mise en garde » du CSA. Après signalement, le Parquet, estimant que ces propos étaient de nature à alimenter la haine et le racisme, a décidé de poursuivre Georges Bensoussan. SOS Racisme a décidé de se porter partie civile au procès.

Georges Bensoussan n’est pas n’importe quel historien. Spécialiste de l’Histoire de la Shoah, de l’antisémitisme et des mondes juifs contemporains, il est rédacteur en chef de la Revue d’Histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah. Et si ces titres peuvent laisser de marbre, il est alors utile de savoir que Georges Bensoussan est –à moins qu’il ne le fût- un historien à la pensée volontiers stimulante. Non pas un pseudo-intellectuel grossier à la sauce Eric Zemmour mais un intellectuel dont maints travaux historiques forcent le respect, notamment lorsqu’il s’est agi pour lui d’étudier ce qui, dans le conflit entre la modernité et la résistance à celle-ci, constitua une matrice et un catalyseur d’un antisémitisme qui devait aboutir à la destruction des Juifs d’Europe. Il est d’ailleurs de ce fait un intellectuel qui connaît les subtilités de la langue française et donc capable d’opérer le distinguo entre une parole conforme aux usages républicains et une parole raciste.

Et c’est cet historien-là qui s’est abaissé par ses mots à l’essentialisation d’une population. Les propos de Georges Bensoussan ne sont pas un malheureux morceau de phrase sorti de son contexte. Sinon, il aurait eu tout le loisir d’y revenir car la maladresse n’est pas plus un crime qu’une honte. Hélas, ses propos –et quelle tristesse de le constater- sont le fruit d’une évolution qui l’a amené à affirmer une pensée où peut désormais affleurer le racisme, c’est-à-dire un mouvement de généralisation et d’essentialisation négative de groupes humains.

Toute culture est porteuse de façon affirmée ou latente de substrats culturels problématiques qu’il est pertinent de mettre à nu afin de les combattre. D’autant plus qu’il s’agit d’un point crucial, le rapport aux Juifs et à l’égalité peut et doit bien évidemment être évoqué concernant les cultures des pays arabo-musulmans. Mais la culture n’est pas un bloc et les personnes ne sont pas les « prisonniers » de leurs cultures d’ « origine » par ailleurs en évolution et en métissage constants, pas plus qu’elles n’étaient prisonnières de leurs « races » pour reprendre une terminologie d’antan. Sauf à nier la complexité des cultures et la pluralité des références culturelles tout autant que les capacités d’émancipation et le pouvoir de réflexivité des individus. Ce que, tout en s’en défendant, tend précisément à nier Georges Bensoussan qui, tout à son explication « familiale », explique par exemple qu’à l’entrée à l’Ecole (c’est-à-dire en général à l’âge de 3 ans…), il est « trop tard » pour les jeunes Arabes, dont l’antisémitisme qu’il faut comprendre comme un trait général est réputé déjà incurable…

Afin de crédibiliser sa pensée, Georges Bensoussan se réfugie derrière la pertinence du recours à l’histoire culturelle. Mais l’utilisation qu’il en fait sur ce point n’est pas au service de la rigueur intellectuelle. Elle se révèle au service de la légitimation d’un penchant idéologique, sans que l’historien parvienne à masquer l’étrange dissymétrie de sa pensée. Une dissymétrie qu’il partage malheureusement avec quelques-uns qui furent naguère des antiracistes: ceux qui s’offusquent que l’on parle du racisme antiarabe en apportant avec complexité des éléments d’analyse sur la société française (« Repentance! Repentir! Culpabilisation! » s’étoufferont-ils) mais qui s’offusquent tout autant dès lors que l’on refuse l’essentialisation culturelle des Arabes (« Naïveté! Idiots utiles! Soumission! » crieront-ils). Ceux qui s’inquiètent à juste titre de la radicalisation d’une partie des jeunes d’origine maghrébine mais trouvent une tendresse mal camouflée envers ceux qui votent pour le Front national et censés représenter le vrai peuple français –à l’exclusion des Arabes?- submergé par une immigration angoissante.

A vrai dire, cette dissymétrie de la pensée relève d’une obsession arabe qui trouve dans notre histoire quelques points d’appui. Pour paraphraser Alain Finkielkraut dans l’émission duquel les propos incriminés furent tenus, Georges Bensoussan nous parle d’un Arabe imaginaire. Ce qui affleure de sa pensée est cette idée diffuse que l’Arabe devrait toujours être tenu en suspicion. Qu’il est un être chez qui l’on devrait sans cesse guetter le moment où se révélera l’arabité maléfique camouflée sous un vernis hypocrite d’adhésion aux valeurs de la République. Et ce, quel que soit son comportement extérieur. L’Arabe imaginaire est une figure métaphorique de la négativité dont Georges Bensoussan semble s’être donné pour mission de nous convaincre qu’il recouvre les Arabes réels. L’Arabe, c’est Merah, c’est Nemmouche, ce sont les frères Kouachi, ce sont les militants intégristes. L’Arabe, ça ne peut pas être Djamila, mariée à un Juif et tombée le 13 novembre 2015 à La belle équipe sous les balles des djihadistes. L’Arabe, ça ne peut pas être celles et ceux qui se battent contre l’antisémitisme en militant à SOS Racisme. L’Arabe, ça ne peut pas être ces militants d’associations locales qui essaient de lutter contre les progrès du salafisme dans les quartiers populaires. L’Arabe, ça ne peut pas être ces centaines de milliers, ces millions de personnes qui mènent leur vie dans une modernité assumée et avec des préjugés tenus à distance. Le fantasme n’épouse pas le réel? Alors, au nom de la description « sans tabou » du réel, invalidons le réel! Certes, il y a bien de-ci de-là quelques Arabes cités de façon formellement positive par Georges Bensoussan. Mais ils ont la particularité d’être identifiés par lui et souvent à tort comme des Arabes minoritaires réchappés de leur arabité et qui tapent sur une masse arabe conforme à la vision fantasmée et monolithique qu’il en a.

D’ailleurs, celles et ceux qui parlent du racisme subi par les Arabes au nom de l’universalisme, c’est-à-dire les antiracistes, ne sont-ils pas tenus en suspicion de naïveté ou de double jeu par Georges Bensoussan? La réponse à cette question semble positive. Il n’est qu’à constater la façon dont Georges Bensoussan accole systématiquement au mot « antiracisme » une épithète négative. L’ « antiracisme dévoyé » lui semble apparemment une heureuse alliance de termes. Ce faisant, l’historien participe – volontairement? – d’un double mouvement de délégitimation de l’antiracisme: en le lestant de péjoratif et en incluant dans la famille antiraciste ceux qui n’en sont pas –en l’espèce les Frères musulmans et leurs épigones- car eux-mêmes porteurs de logiques racistes, antisémites et réactionnaires. Un peu comme si Pétain, Ben Ali ou Mobutu n’étaient pas qualifiés de « dictateurs » mais de « démocrates dévoyés »…

Au regard de son âge et de ses qualités intellectuelles, nous aurions pu attendre de Georges Bensoussan qu’il participe à élever le débat et à résorber les fractures qui traversent la société française. Nous aurions pu attendre qu’à l’instar des antiracistes il se situe dans une exigence morale, celle de la condamnation de toutes les atteintes à l’égale dignité entre les individus. Nous aurions pu attendre de lui, un Français juif né au Maroc, qu’il tire de son parcours de vie la force d’évoquer les oppositions et les rancœurs entre Juifs et Arabo-musulmans. Peut-être effrayé par cet Arabe imaginaire qui a traversé la Méditerranée et semble ainsi toujours devoir le rattraper, Georges Bensoussan, citoyen libre qui aurait pu être dhimmi en un pays de Cocagne que les siens pleurent comme un abandon aussi volontaire que forcé, semble avoir choisi de se replier derrière le rempart du périphérique au-delà duquel régnerait une barbarie à l’irrépressible dynamique.

Georges Bensoussan aurait pu construire des ponts. Est-il digne de lui de vouloir en détruire?


*Georges Bensoussan prétend citer le sociologue algérien Smaïn Laacher. En fait, il s’agit de l’adaptation d’une phrase d’Yitzhak Shamir qui, alors qu’il était Premier ministre d’Israël, avait déclaré en septembre 1989, en pleine polémique sur le Carmel d’Auschwitz, que « les Polonais tètent l’antisémitisme avec le lait de leur mère ».