La nausée

La tribune revient sur les craquements inquiétants apparus suite au carnage de Nice et sur la nécessité, loin du populisme d'une partie de la droite, que nous nous réinscrivions tous dans un espace de vivre ensemble.

Ils s’appelaient Fatima, Robert, Kilian, Véronique, Linda, Timothé, Sean, Gisèle, Bilal, Viktoria, David, Germain, Olfa… Le 14 juillet, à Nice, en plein moment de joie et d’insouciance, leur vie fut interrompue dans l’horreur par un individu qui choisit de perpétrer un massacre en les fracassant par le moyen d’un bolide de plusieurs tonnes. Quasi instantanément, maints responsables politiques et éditorialistes se mirent, sans la grâce de Saint-Saëns, à improviser une danse macabre sur leurs cadavres à peine froids.

Le plus choquant ne fut pas tant l’atteinte portée à l’unité nationale que l’indécence des propos ou des sous-entendus qui suscitèrent la nausée de nombre de citoyens. Parmi plusieurs candidats aux primaires de la droite, relayés par leurs lieutenants, le ronflement des bravaches qui ne bravent rien se déploya avec la délectation de celles et ceux qui guettent dans le moindre drame la rencontre avec leur destin de présidentiable. Dans le même temps, la couverture sensationnaliste du drame par maints médias semblait avoir pour seul but de provoquer la hausse des ventes d’anti-vomitifs. Sur les réseaux sociaux, les gourous télématiques à tendance réactionnaire – affirmée ou camouflée – nous gratifiaient de leurs habituels ricanements sinistres et se rengorgeaient d’être applaudis lors de leurs piques envers celles et ceux qui appelaient sincèrement – ça n’était certes pas le cas de tous – à la prudence sur les motivations de l’assassin. Pensez donc : ils avaient là découvert, une fois de plus, les complices du djihadisme !

Ces trois catégories d’acteurs ont un point commun : ils surfent sur les peurs et rêvent par conviction ou par opportunisme de fracturer une société dont les fractures sont précisément ce que Daesh, cette secte d’extrême-droite qu’ils prétendent combattre avec lucidité et courage, a reniflé et essaie d’élargir par ses actes. Car, contrairement aux fantasmes qui sont l’expression verbalisée de vieux démons, Daesh ne cherche pas à prendre le pouvoir dans les démocraties occidentales (soyons sérieux…). Ce groupe cherche à amener ces dernières à s’autodétruire sous l’effet de l’installation de la peur et de la méfiance généralisées ainsi que du racisme anti-arabe dont de franches expressions pour l’instant essentiellement verbales sont rendues de plus en plus possibles par les pompiers pyromanes plus haut désignés.

L’attitude de ces acteurs est irresponsable car elle tend, plus ou moins volontairement, à reconfigurer l’espace public autour de deux pôles : ceux qui combattent le terrorisme de Daesh et ceux qui prétendent combattre un racisme et des inégalités décrétés imaginaires.

Evidemment, face à un ennemi qui semble pouvoir frapper n’importe où et n’importe quand, la peur est une réaction qu’il serait absurde de mépriser. Ne nous saisit-elle d’ailleurs pas toutes et tous ? Par contre, ce qui n’est guère acceptable, c’est de constater que des individus se présentant comme responsables à un titre ou à un autre poussent les citoyens à s’abandonner à la peur.

Une telle démarche est particulièrement perverse car elle fait nécessairement écran au travail sur les origines lointaines de cette peur de l’Arabe que les « responsables » masquent plutôt que de les analyser pour mieux les travailler. A cet égard, l’Histoire dessine une trame non travaillée sur deux points.

La multiséculaire opposition entre le monde arabo-musulman et l’Occident chrétien n’a-t-elle pas inséré au plus profond des pensées que le destin de ces deux mondes ne pouvait trouver son issue que par la domination de l’un, sous peine de passer sous la coupe de l’autre ? Expansion arabo-musulmane des premiers siècles puis installation durable en Espagne, croisades, expansion de l’Empire ottoman jusque sous les remparts de Vienne, colonialisme, islamisme aux prétentions expansionnistes : ne sont-ce pas là autant d’évènements lourds qui dessinent des craintes ou des rêves de soumission ? C’est d’ailleurs ce qu’exprime de façon non dissimulée Daesh tandis qu’ici affleurent les demandes de rééducation ou de domestication des arabo-musulmans…

La Guerre d’Algérie et ses drames n’ont-ils pas forgé l’image d’Arabes ataviquement violents et sournois ? N’ont-ils pas inséré des rancœurs et des échos d’effroi qui se transmettent sur le mode traumatique parmi les rapatriés (privés de leur pays de Cocagne) et leurs descendants ? N’ont-ils pas créé un problème de positionnement dans la société française d’une partie des jeunes d’origine algérienne qui ne trouvent pas d’espace d’expression à leur prise en étau entre leur pays – la France – et la fidélité aux figures des aïeux qui combattirent pour l’indépendance de l’Algérie ?

Au-delà des questions purement liées à la sécurité et qui ne sauraient évidemment être négligées, une société mise à rude épreuve comme nous le sommes aujourd’hui par le terrorisme de Daesh ne peut faire l’économie d’un travail visant à mettre à distance les forces négatives qui tendent à se réveiller en son sein. Un effort d’ailleurs d’autant plus nécessaire que c’est le constat de leur réveil qui contribuera à l’intensification des attaques terroristes. L’intelligence d’une société ne peut donc être de sombrer dans la malveillance, la peur et in fine la division. L’intelligence consiste au contraire à faire preuve d’une fraternité renforcée.

Comme souvent, c’est au moment où l’effort est le plus nécessaire que nous sommes le moins enclins à le réaliser. C’est pourquoi toutes les bonnes volontés sont appelées à réaliser cet effort. Elles sont appelées à combattre le camp de la malveillance qui rêve de guerre civile et se délecte des images terribles de l’interpellation raciste dont fut victime une personne d’origine maghrébine sur la Promenade des Anglais. Elles sont appelées à combattre les peurs – les leurs et celles des autres – et à faire le jeu de l’espace du vivre ensemble plutôt que celui des rassurantes mais souvent illusoires clôtures communautaires. Le jour où la peur et le populisme l’auront emporté, l’espace du vivre ensemble, attribut essentiel à une société démocratique, ne sera plus, au mieux, qu’un espace métaphorique vidé de toute réalité et, au pire et comme dans un étrange retournement, l’espace dont la défense légitimera les pires exclusions.

Ouvrir plutôt que clôturer.
Réassurer plutôt que fragiliser.
Eduquer plutôt que rééduquer.

Voici ce à quoi maints responsables ont tourné le dos. A la société de faire preuve de la maturité qui semble avoir abandonné ceux que l’on aimerait pouvoir nommer les meilleurs esprits.

Par Dominique SOPOlarrybird-2
Président de SOS Racisme

Tribune publiée le 20 juillet 2016 dans Le HuffingtonPost