La dimension « anti-establishement » : le cas des formations « mixtes », Front National et Vlaams Belang
L’effet de contamination par l’extrême- droite est le plus manifeste en France, où, déjouant tous les pronostics, Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour de l’élection présidentielle de 2002 et où son parti, le Front national (FN), se stabilise depuis 20 ans entre 10% et 12% des voix, malgré une atonie militante de plus en plus forte, sur fonds de division désormais public de l’appareil partisan. Premier parti chez les ouvriers et les chômeurs, recevant près du quart des voix des jeunes de moins d24 ans, le FN peut pourtant difficilement passer pour un parti « modernisateur » et il serait même plutôt la plus importante de ces « formations mixtes » d’extrême- droite, qui continuent à incorporer dans leur idéologie, leur mode de fonctionnement et leur style, des éléments empruntés aux autoritarismes des années 30, comme en témoignent les déclarations de son président sur le « point de détail » ou « l’internationale juive ». Son projet économique et social est un projet de régression, qui ne peut guère satisfaire que l’électorat des professions indépendantes et des chefs de petites et moyennes entreprises. Il promet en effet la suppression de l’impôt sur le revenu, tandis que Jean-Marie Le Pen propose la semaine de 42 heures et la retraite à 70 ans[1], tout en dénonçant « les gréviculteurs publics (qui) passent de l’anarchie à la sédition »[2]. Le Pen est, comme il l’a déclaré au soir du premier tour de 2002, « économiquement de droite ». Mais il avait précisé auparavant qu’il était « socialement à gauche » et « par-dessus tout français ».
Ce « tournant social » du FN, annoncé à l’automne 1995, prétend s’appuyer sur la réhabilitation du rôle de régulateur social et économique de l’Etat, en tant que rempart contre la mondialisation. Personne n’est évidemment dupe : dans l’optique frontiste, il ne s’agit pas de privilégier les politiques redistributives et l’impulsion étatique dans l’économie, mais de faire croire que l’Etat protège les faibles en leur promettant, s’ils sont des « français de souche », le bénéfice exclusif de ce qui restera des prestations et des droits sociaux (emploi, logement, formation).L’Etat frontiste est un Etat-gendarme, plaçant au coeur de son discours la question sécuritaire et la lutte contre le laxisme moral. Il ne remet pas en question les postulats de la globalisation, sauf sur le mode rhétorique d’un antiaméricanisme de principe, et masque la teneur réactionnaire de son projet par quelques propositions spectaculaires comme la sortie de l’Union européenne ou le slogan « produisons français ». Cette ambivalence se retrouve dans l’autre grand « parti mixte », le Vlaams Belang, qui se réfère encore au solidarisme de Joris Van Severen et aux idées planistes de Henri de Man et Edgar Delvo, tout en ayant pour objectif affiché de rompre le « cordon sanitaire » qui l’empêche jusqu’à ce jour de participer au gouvernement local (à Anvers) et provincial (en Flandre), ce qui signifie qu’il souhaite en fait gérer avec les partis libéraux et chrétien-démocrate, VLD et CD&V. Cette incohérence pose question : comment ces partis restent-ils crédibles aux yeux de, dans le cas du Vlaams Belang, 15% des flamands et près du tiers des anversois ? La réponse tient en ceci : la cohérence des propositions économiques des formations populistes xénophobes passe, dans les déterminants du vote des électeurs, largement après les deux items majeurs que sont la volonté de remplacer la classe politique et le sentiment d’une identité menacée par l’immigration. Personne ne croit une minute que ces partis soient contre la mondialisation, et ce à juste titre, puisque mis à part cette partie de la « nouvelle droite » représentée par le GRECE et Alain de Benoist, personne ne dépasse, dans les différentes familles de ce qu’on appelle par convention « l’extrême- droite », le stade de la condamnation de la forme a-nationale, ou anti-nationale, du capital mondialisé[3]. Ce qui crédibilise l’extrême- droite désormais, et qui constitue la cause première de son enracinement, c’est la dimension anti-politique, qui prend appui à la fois sur la critique des élites (laquelle rejoint d’une certaine manière le thème de la « décadence ») et sur la dénonciation de deux pratiques de gouvernement : la « grande coalition » ( sur le modèle néerlandais de la « coalition violette » ou suisse de la « formule magique ») ou l’alternance entre des droites libérales et des gauches sociales-démocrates de moins en moins distinguables ( dans le cas français, depuis 1981).
La question de la xénophobie, l’émergence de l’islamophobie : et si les idées d’extrême- droite n’étaient pas (que) dans les partis d’extrême-droite ?
Il est hors de question, dans le temps qui m’est imparti ici, de traiter au fond la question, fondamentale, de la place du racisme et de l’antisémitisme dans les partis d’extrême-droite contemporains. Je tenterai cependant d’isoler quelques évolutions récentes. La première, c’est que la question de l’identité me parait plus que jamais au cœur de l’idéologie de ces mouvements, en tant que facteur de mobilisation. Mais ce n’est pas d’identité nationale dont il s’agit, au sens des nationalismes classiques : l’extrême-droite, quoique elle en proteste, se moque de la Nation, en tout cas de la Nation citoyenne telle que nous l’entendons en France, fondée sur le droit du sol, l’intégration et la laïcité. Elle propose, au contraire, un modèle identitaire ethniciste, bien illustré par le Oranje Bookje (le petit livre orange) du Vlaams Blok, manifeste publié en 1977 et prônant la création d’une « communauté homogène », c’est à dire au substrat biologique pur et fondée sur les liens du sang, non sur l’appartenance étatique ( le peuple flamand selon le Blok comprend les autochtones de Flandre belge ; des Pays-Bas et du Westhoek français).
Cet ethnicisme mène parfois l’extrême-droite à appeler secrètement de ses vœux un renforcement du communautarisme qu’elle prétend combattre. Les radicaux de l’extrême droite sont devenus des partisans du communautarisme, en particulier du développement d’un communautarisme musulman qui pourrait présenter plusieurs avantages pour l’extrême droite, compte tenu d’un rapport de forces à leurs yeux très défavorable aux forces « identitaires ». L’idée théorisée par l’extrême-droite extra-parlementaire française est que ce repli communautaire peut d’abord provoquer en retour un élan similaire chez les « Français blancs » : « les communautarismes allogènes ne peuvent-ils, en provoquant un électrochoc, faire naître ou renaître le sens de la communauté chez les Européens ?[4] ». Le communautarisme contribuerait ensuite à rendre plus difficile le métissage que l’extrême droite radicale craint par-dessus tout, et permettrait de marquer et d’identifier les populations qu’il faut séparer des « Français de souche » ou expulser du territoire. Le communautarisme constitue, pour les radicaux, « une arme contre le monde moderne », mais « n’apparaît viable qu’à court terme, comme solution provisoire avant le retour des communautés exilées sur leur sol historique »[5].
Autre évolution, les cibles du racisme changent. Le vieux fonds antisémite de l’extrême- droite ne disparaît pas, mais cède le pas, dans un secteur de ce courant, en France notamment, à un racisme anti-musulman virulent, fondé sur une vision apocalyptique de la montée en puissance de l’islam radical et de la présence de l’islam tout court sur le sol européen. La rhétorique du » choc des civilisations », l’idée selon laquelle l’Europe serait engagée dans un processus inéluctable de déclin et de colonisation de peuplement par le monde musulman, sont désormais omniprésents. Le monde tend de nouveau, dans une espèce de nouvelle division manichéenne qui n’a rien à envier à celle de la « guerre froide », à se décliner en « Occident » contre « monde arabo-musulman ». Et le racisme anti-arabe qui découle de cette optique est sensiblement différent des préjugés hérités soit de l’époque coloniale, soit du racisme hiérarchisant : il cible désormais l’islam en tant que religion supposément insusceptible d’inculturation en Occident, supposée « intrinsèquement » violente et intolérante dès son texte fondateur, jusqu’à être décrit par certains auteurs comme une nouvelle forme de fascisme[6], voire de nazisme[7].
L’islamophobie, terme adéquat utilisé pour décrire un tel sentiment, est désormais au cœur de la propagande des extrêmes-droites de toutes tendances, jusqu’aux formations les plus soucieuses de s’inscrire dans le processus démocratique : elle était par exemple la raison d’être de la List Pim Fortuyn et aujourd’hui du Groep Wilders, qui semble promis à un bel avenir politique aux Pays-Bas. Elle fait aussi le fonds de commerce de partis habituellement insérés dans la droite démocratique et qui tentent, en exploitant la peur de l’islam, soit de se créer un espace, soit de capter celui jusqu’ici dévolu à l’extrême-droite : c’est toute la stratégie du Mouvement pour la France, fondé par Philippe de Villiers, qui tente de récupérer et les cadres et militants, et surtout l’électorat, du Front National, en vue de l’élection présidentielle de 2007. De manière plus vaste d’ailleurs, mais cela dépasse largement le cadre de la présente communication, l’instrumentalisation de la peur de l’islam dans une optique de « choc des cultures » est devenue, depuis les attentats du 11 septembre 2001, une tentation récurrente des droites conservatrices et libérales, qui peut occasionnellement se manifester aussi à gauche. C’est ainsi que la France vient de vivre le psychodrame de ces émeutes de banlieues inexplicables sans prendre en compte les facteurs économiques et sociaux, ainsi que l’histoire du rapport des populations immigrées d’Afrique du nord et d’Afrique noire à la colonisation, mais que certains s’acharnent à décrire comme un complot islamiste ou une révolte ethnico- religieuse[8], l’ethnicisation des rapports sociaux jouant le rôle, dans ce cas comme dans d’autres, d’écran de fumée destiné à masquer l’accroissement des inégalités, les discriminations racistes au quotidien et, de manière plus globale, la violence sociale de plus en plus présente.
Notons enfin que l’omniprésence du thème islamophobe a produit, toujours depuis septembre 2001, des évolutions dans la vision des relations internationales qu’a l’extrême- droite. Les concepts d’Occident et de « monde libre », rendus obsolètes par la dislocation du bloc soviétique, sont réactivés autour de la dichotomie « nations civilisées »/ »Etats- voyous », « Occident judéo-chrétien » contre « islam » ou « Amérique et ses alliés » contre « Europe décadente et arabisée »[9]. De nouvelles solidarités se dessinent, dont certaines paradoxales. Ainsi, si une minorité de l’extrême- droite, essentiellement néo-fasciste et néo-nazie, prend, par antisémitisme, le parti d’un islam radical perçu comme allié contre l’hyper- puissance américaine et Israël, nombre de partis sont passés à une phase de pro-israélisme actif ( Alleanza Nazionale ; FRP norvégien) ou affiché ( Vlaams Belang[10]), tandis que certains géopolitologues théorisent une alliance de l’Occident non seulement avec Israël, mais aussi avec la Russie de Poutine et le nationalisme indien ( l’hindutva[11]). Dans la mesure où ces évolutions ne sont pas propres à l’extrême-droite, il est légitime de se demander si aujourd’hui, les thèmes qu’elle a porté n’ont pas migré vers les partis « mainstream », qui leur assurent une diffusion plus large, et exempte de la stigmatisation, ou de la délégitimation, qui touche habituellement les extrémismes.
Conclusion : les nationaux- populismes, miroir des renoncements de la gauche
Nous allons sans doute entrer dans l’ère de la « quatrième vague » des nationaux- populismes. Il s’agit de mouvements généralement peu structurés, qui s’agrègent autour d’une figure charismatique dissidente d’un parti de droite « mainstream » ( toujours accusé de « libéralisme » ou de « gauchisation ») et de valeurs très générales à tonalité nationaliste, xénophobe, anti-multi- culturaliste , islamophobe et anti-permissive, se réclamant souvent d’une réaction contre le « politiquement correct », se présentant comme le porte-voix de la « majorité silencieuse » contre une classe politique, et en particulier une droite, qui ne sait pas être à l’écoute du peuple. Dans cette catégorie, on peut classer à ce jour le Groep Wilders aux Pays-Bas ; la tentative de création d’un nouveau parti par le sénateur belge Hugo Coveliers, désormais indépendant mais issu de la Volksunie puis du VLD ; ou encore le Mouvement Citoyens Genevois, scission de l’UDC autour de Georges Letellier, qui vient de remporter 7 sièges et 7,73% des voix aux élections au Grand Conseil du canton de Genève, le 9 octobre 2005[12]. L’existence de ces formations- qui ne sont guère des partis au sens d’appareil partisan- démontre que les frontières se brouillent de plus en plus entre l’extrême-droite et les droites traditionnelles, dont une fraction est de plus en plus engagée dans un processus de compétition/imitation avec les nationaux-populismes, sans d’ailleurs, pour l’instant, réussir à les réduire.
De toute manière, les extrémismes de droite quelque soit leur catégorie, représentent une forme de protestation contre le ralliement massif de la droite et de la gauche traditionnelles aux postulats de l’ultralibéralisme comme de la mondialisation libérale. La gauche, en s’éloignant des couches populaires, en gouvernant par le biais d’élites auto-reproduites et enfermées dans le discours technocratique et gestionnaire, porte, dans cette situation, une responsabilité certaine que seuls la réhabilitation du clivage droite/gauche et le retour à un projet mettant l’Etat au coeur de l’action publique pourront bloquer. L’extrême- droite en Europe montre aussi, par ses transformations successives, sa capacité à s’adapter aux mutations du monde contemporain. Ceux qui la combattent n’ont pu manquer de s’apercevoir que toute mobilisation contre elle qui se fonde prioritairement, sinon uniquement, sur le critère de l’indignation morale et du « devoir de mémoire » est condamnée à n’être qu’un feu de paille, aussi utile qu’il ait été sur le moment (ainsi en France, lors de l’entre-deux tours de la présidentielle de 2002). Riposter efficacement à l’extrême-droite suppose donc d’insérer le combat contre ses idées et ses pratiques dans le cadre plus large de la mobilisation des couches de la société qu’elle a séduite autour d’un projet politique de transformation sociale.
Jean-Yves Camus
Politologue, CERA ( Centre Européen de Recherche sur le Racisme et l’Antisémitisme), Paris.
Auteur (avec René Monzat) de : Les droites nationales et radicales en France. Presses Universitaires de Lyon, 1992 ; Les extrémismes en Europe, Editions de l’Aube, 1998.
[1] Interview de J.M.Le Pen au quotidien Le Monde, 19 avril 2003, p.8
[2] Communiqué de presse de Jean-Marie Le Pen, 4 juin 2003.
[3] Robert de Herte, pseudonyme habituel de Alain de Benoist, dénonce la « globalisation sous l’égide de la Forme- Capital », en appelant, dans la lignée du Heidegger de la Lettre sur l’humanisme, à un « dialogue productif avec le marxisme » ( in : « De Marx à Heidegger », Eléments, hiver 2005). La « nouvelle droite » dans sa tendance « Synergies européennes », dirigée par le belge Robert Steuckers, se réclame pour sa part, plus classiquement, du « modèle ordo-rhénan » et de François Perroux, voire…du modèle chinois. Cf. Robert Steuckers, « L’Europe face à la globalisation », conférence devant la Gesellschaft für freie Publizistik », avril 2004, texte disponible sur http://www.voxnr.com/cc/dt_autres/E...
[4] Cf. Terre et Peuple n°18, hiver 2003, « La marée communautariste, opportunité ou danger », p.3
[5] Cf. Jeune Résistance, n° 33, hiver 2003, « Dossier : communautés et communautarisme », p. 10 et 13.
[6] Le terme de fascisme vert, notamment utilisé par Alexandre Del Valle (qui voit dans l’islamisme « l’héritier unificateur » des totalitarismes nazi et communiste) mais aussi par André Glucksmann, Oriana Fallaci, Daniel Pipes et d’autres, l’a également été par des militants laïcs de gauche, par exemple Hassane Zerrouky dans l’Humanité du 25 septembre 1997 ( « Une paix piégée ? »). Pour l’utilisation par Del Valle, voir : « Rouges-Bruns-Verts : l’étrange alliance », in : Politique internationale n°102, hiver 2003/2004
[7] Le terme de « nazislamisme » vient d’être employé par la très sérieuse Tribune de Genève du 28 octobre 2005, dans un éditorial de Jean-Noël Cuénod consacré aux déclarations du président iranien Ahmadinejad appelant à « rayer Israël de la carte ».Il fait aussi florès sur les sites internet militants de l’ultra- droite pro- israélienne française. Or, s’il n’est guère contestable que les propos du chef de l’Etat iraniens aboutiraient, s’ils étaient traduits en actes, à un résultat semblable à la politique nazie d’extermination des juifs, il est intellectuellement aberrant de présenter comme identiques deux idéologies au motif qu’elles partagent partiellement les mêmes fins, indépendamment du contexte et des moyens. Et c’est encore autre chose que d’extrapoler
[8] Le philosophe français Alain Finkielkraut avait employé, dans le quotidien israélien Haaretz du 19 novembre, le terme de "révolte avec un caractère ethnico- religieux".
[9] Le terme d’Eurabia, utilisé pour décrire une Europe ayant perdu son identité chrétienne et colonisée jusqu’à devenir un appendice du monde arabe en voie d’islamisation, a été forgé par l’historienne Bat Ye’Or, dans son livre Eurabia : The Euro-Arab Axis, Cranbury, NJ : Fairleigh Dickinson University Press/ Associated University Presses, 2005
[10] Sur ce point : Rachel Crivellaro, « Le VB drague la communauté juive », La Libre Belgique, 3 novembre 2005
[11] On regardera en particulier l’abondance production écrite de Koenraad Eelst, collaborateur de la revue néo-droitière flamande TeKos, et reconnu en Inde comme un des propagandistes de l’hindutva. De Eelst : Negationism in India. Concealing the record of Islam. Voice of India, New Delhi, 2000
[12] L’UDC remportant pour sa part 9,6%
Publié le 10/01/2008 à 15:26
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