Brahim Bourram, souvenons nous!

Le 1er mai 1995, Brahim Bouarram, un épicier marocain de 29 ans, se baladait sur les rives du quai du Louvre à Paris. Non loin des rives, sur le pont du Carrousel, défilaient au même moment les cortèges de la manifestation annuelle du Front National en l’honneur de Jeanne d’arc. Vers midi, un petit groupe de trois ou quatre manifestants se détache des cortèges et se dirige vers les berges. L’un des membres du groupe agresse alors Brahim Bouarram et le projette dans la Seine. Le courant étant particulièrement puissant, ce père de deux enfants ne parviendra pas à échapper à la noyade.

Le 3 mai 1995, une manifestation réunira près de 13 000 personnes, parmi lesquelles de nombreux membres de SOS Racisme. François Mitterrand, alors président de la République, viendra se recueillir devant le pont du Carrousel afin de rendre hommage à Brahim Bouarram. Tous les ans, le 1er mai devant le pont du Carrousel, des centaines de personnes – militants associatifs ou non – viennent témoigner leur tristesse et leur indignation face à la cruauté raciste. Ces hommages seront même accompagnés, en 2003, de l’inauguration d’une plaque commémorant la mémoire de Brahim Bouarram.

Brahim Bouarram a été tué parce qu’il était jugé arabe, balancé dans la Seine comme un vulgaire objet parce que déshumanisé. Et si la date de sa mort constitue depuis vingt ans un incontournable moment de commémoration antiraciste, c’est pour rappeler que les racistes tuent.

Les causes de cette haine qui peut mener aux meurtres sont multiples mais certaines mettent directement en jeu la parole politique.

Il n’est en effet pas neutre de laisser se propager des propos et écrits racistes émis par des personnalités publiques – politiques ou polémistes ; ces discours introduisent subtilement la possibilité, pour les spectateurs, de dire et de faire à leur tour. Après tout, « s’ils peuvent le faire à des heures de grande écoute, pourquoi pas moi ?! » pourrait se dire un individu devant sa télé ou sa radio.

En outre, il ne faut évidemment pas balayer d’un geste de la main la menace de l’extrême droite et notamment du Front National. Derrière les apparats du patriotisme, gisent toujours le racisme et la xénophobie les plus orduriers. Et ce sont précisément ces deux éléments que l’idéologie d’extrême droite distille à ses sympathisants et militants ; du moins, elle donne un cadre doctrinal au racisme et fixe les cibles privilégiées.

Brahim Bouarram n’est pas mort de la stupidité humaine mais d’un racisme qui avait trouvé un cadre au sein duquel s’épanouir. Si le meurtrier en question, Michaël Fréminet, ne semblait pas être particulièrement doué d’intelligence, ce n’est pas ce défaut qui l’a poussé à tuer Brahim Bouarram en le jetant dans la Seine. Le jeune homme de 19 ans, bien que non encarté au Front National, était accompagné par des amis extrémistes, était venu de Reims à Paris via un car gratuit au service du Front National, et avait défilé en ce 1er mai 1995 derrière Jean-Marie Le Pen. Lors du procès mettant en cause Michaël Fréminet pour le meurtre de Brahim Bouarram en 1998, SOS Racisme n’hésitera pas – accompagné par la LDH, la LICRA et le MRAP – à rappeler ces faits et à mettre en cause l’indéniable responsabilité du Front National. Ici, si le racisme n’était pas idéologique, il a été exacerbé par une effervescence collective nauséabonde, traversée par des slogans et banderoles racistes, antisémites et xénophobes. En ce 1er mai 1995, le racisme a bel et bien excité les passions, poussant les racistes au passage à l’acte. Et loin de soulager nos peines, Michaël Fréminet sera tout de même condamné à 8 ans de prison ferme.

Les racistes tuent moins aujourd’hui en France. Et on ne peut que se réjouir de cette embellie, embellie qu’on doit au moins partiellement à des combats antiracistes rondement menés. Mais ne nous laissons pas aveugler par un évolutionnisme ingénu et suranné : la société, loin d’être un paisible chemin vers le mieux, est un objet complexe et curviligne. Et face à ses vicissitudes, il est de notre devoir d’être vigilant. Et la prudence est actuellement de mise. Le Front National n’a eu de cesse de se renforcer ces dernières années, et plus seulement dans les sondages : il gagne en adhérents et, surtout, il gagne des élections. En outre, des propos venus du fond des âges refont surface, à l’instar de ceux d’Henry de Lesquen et sa volonté de bannir « la musique nègre ». Enfin, il ne se passe quasiment plus une semaine sans que des personnes, parce que juives ou musulmanes, soient agressées en raison d’une appartenance vraie ou supposée à une communauté. Le climat actuel est plus que délétère et, sans résistance, tend vers une résurgence des fachos qui tuent. Et c’est la raison pour laquelle il faut résister, résister en commençant par honorer les personnes qui ont succombé aux coups assénés par la haine raciste. La mémoire, même dans le deuil, permet d’ouvrir les yeux sur ce qu’il fut pour mieux s’armer face à ce qu’il pourrait reparaître.

Brahim Bouarram